
Ils ne voulaient rien moins que faire une révolution théâtrale. Tg STAN, c’est une compagnie flamande créée en 1989 par quatre comédiens atypiques. Ce nom énigmatique, S(top) T(hinking) A(bout) N(ames), est à l’image de leur refus de tout dogmatisme. Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Waas Gramser et Frank Vercruyssen sortent du conservatoire d’Anvers et n’ont pas froid aux yeux. Ils refusent le diktat d’un metteur en scène démiurge et souhaitent créer collectivement. Faire table rase de l’illusion au théâtre, opter pour un jeu dépouillé, mettre à nu la confrontation au personnage, tel est leur but. Si la compagnie s’est aujourd’hui enrichie de nouvelles expériences, elle reste toujours aussi novatrice.

De passage au Théâtre National de Strasbourg, nous avons pu découvrir leur époustouflante version des Estivants, librement adaptée de l’œuvre de Gorki. Frank Vercruyssen, un des membres de la compagnie, intervenait parallèlement à l’école du Théâtre National de Strasbourg lors d’un workshop auquel je participai. Un matin, il a franchi le seuil de la porte en nous disant : « Vous les français, vous ne pouvez pas vendre votre vin ! Vous avez le meilleur vin du monde mais vous ne pouvez pas faire des publicités car c’est dangereux pour la santé publique, les femmes enceintes ! C’est le comble… ». Je l’ai pris au pied de la lettre et suis allée l’interroger sur cette notion de risque, de danger, au cœur de sa pratique théâtrale.
Olivia Barron : Vous parlez de l’hygiénisme comme de la prison dorée des sociétés occidentales. Le théâtre permet-il d’exploser ce cadre aseptisé, de prendre des risques, de se mettre en danger ?
Frank Vercruyssen :Chaque spectacle est pour nous une prise de risque. Nous travaillons pendant des mois à l’adaptation, à la dramaturgie sans monter sur le plateau. Puis, le jour de la première, c’est le saut dans le vide. Chacun à ses outils, ses paramètres, mais il faut livrer le texte au public, atteindre les gens. L’essentiel, c’est d’entrer dans une relation honnête avec son texte, sa partition. En tant que comédien, est-ce que je suis d’accord avec la pensée de l’auteur ? De quelle manière je me positionne par rapport à mon texte ? Est-ce que je vais m’identifier, le « distancier » ou montrer mon désaccord ? Il faut avoir cette audace d’entrer en conversation avec le texte, de se positionner, de faire des choix d’interprétation. C’est une forme d’engagement radical, d’émancipation vis-à-vis de la pensée de l’auteur. Je ne joue jamais un personnage. Je représente ce personnage en montrant la « conversation » que j’entretiens avec le texte de l’écrivain. Je deviens alors comme un journaliste engagé qui dit ce qu’il pense, qui défend ses opinions ! Le risque s’enracine dans l’intime car sur scène ta pensée politique et personnelle est mise à nu. Dans un documentaire, Pina Bausch raconte qu’elle commençait ses créations à blanc, sans matériau ni intention. C’est un point de départ des plus risqué !
O.B. : Quelle a été votre plus grande prise de risque ?
F.V. :Quand tu prêches pour ta propre église, il n’y a pas grand risque. Là où ça se corse, c’est lorsque tu joues pour un public aux opinions divergentes. Lorsque nous avons joué Monkey Trial (2004) à Damas et en Pologne, sur le darwinisme, nous nous sommes attirés les foudres des créationnistes présents dans la salle. Nous avions adapté le texte du procès Scopes, le fameux « procès du singe », qui a eu lieu en 1925 aux Etats-Unis. L’état américain du Tennessee avait traduit en justice un jeune professeur de sciences naturelles parce qu’il enseignait la théorie de l’évolution. Présenter aux enfants le darwinisme enfreignait la loi selon laquelle il fallait que l’enseignement respecte l’histoire sacrée. Lorsque nous avons présenté ce spectacle, il y a eu un vrai débat, une confrontation avec la salle. The Tangible (2010), spectacle que j’ai créé en Palestine avec des danseuses fut pour moi la plus grande prise de risque tant le sujet est sensible. La pièce s’inspirait de plusieurs textes palestiniens dont une correspondance entre une femme en prison et un homme qui ne lui répondait jamais. Comment traduire le désespoir et la rage sur un plateau ? Tel était le cœur du projet. Il y avait, d’une part, la question de la Palestine, de l’autre, le vécu des artistes présents. J’ai donc proposé à trois danseuses de partir quelques temps à Ramallah où nous avons travaillé avec des photographes et des musiciens.

O.B. : Vous parlez là d’un théâtre au contenu explicitement politique mais c’est le répertoire XIXème (Ibsen, Schnitzler, Gorki), les dramaturgies de l’intime, qui dominent dans les créations de TG STAN. La perspective du personnage, livrant par son regard les incohérences du monde, vous semble-t-elle plus politique ?
F.V. :Le petit et le grand se mélangent sans cesse. L’amertume, l’ironie, la haine, tout est relié à la société à laquelle tu appartiens. Dans Les Estivants, les relations amoureuses et les débats politiques se mélangent constamment. Lorsque j’ai joué le personnage de Torvald, l’époux de Nora dans Une maison de poupée d’Ibsen, c’était extrêmement compliqué pour moi. Je rejetais la pensée conservatrice et conventionnelle qui anime ce personnage. Je voulais couper tout mon texte, mais c’était impossible ! Et il nous arrive aussi de monter des textes au contenu plus directement politique comme Un ennemi du peuple d’Ibsen.
O.B. : L’actualité vue par les auteurs contemporains vous inspire-t-elle moins ? Pourquoi montez-vous peu de textes actuels ?
F.V. :Il y a peu de textes contemporains dans le répertoire belge et hollandais. En utilisant des textes anciens, on crée des décalages, des échos qui racontent notre présent. Il y a un frottement d’une époque à une autre. Mais Sara De Roo (une des actrices de la compagnie TG STAN) tente aussi de développer de nouvelles formes d’écritures.
O.B. : Votre désir de « formes nouvelles » transparait également dans votre manière de travailler en compagnie, sans metteur en scène. Ce choix est-il lié à un désir de démocratie ?
F.V. :Absolument, après l’école d’Anvers, nous avons eu envie de tout faire ensemble, d’être responsables de nos projets de A à Z. Notre désir d’émancipation face à la figure d’un metteur en scène n’était pas mû par une énergie négative. Nous avions juste envie de travailler radicalement autrement. De faire des choix nous-même, de rester en discussion, et cette ambition démocratique, collective, ne s’est pas essoufflée depuis vingt ans ! Comme quoi, c’est possible !
Les Estivants de Maxime Gorki, par tg STAN au Théâtre de la Bastille du 30 Octobre au 17 Novembre. Dans le cadre du Festival d’Automne.
Bravo. Trés bel entretien.
J’aimeJ’aime