« Nachlass » réinvente notre dernier acte

Le théâtre peut-il se jouer de la mort et du temps ? C’est la question dont s’est saisi le collectif berlinois Rimini Protokoll qui construit actuellement à Lausanne une performance avec huit personnes mourantes. Nachlass*  donne la parole à un groupe de français et de suisses, jeunes ou moins jeunes, qui n’assisteront peut-être pas au soir de la première. Loin de tout attrait morbide, Rimini Protokoll interroge cette disparition, jouant avec les traces laissées par ces êtres, memento mori bien vivant. Photographies, vidéos, enregistrements et objets chers aux protagonistes viendront donner corps à cette sonate des spectres, jetant le trouble chez les vivants. Un bâtiment, huit chambres, aucune présence humaine, tel est le mémorial intime conçu par le scénographe Dominic Huber. Une pièce sans acteurs en somme, proche de l’installation d’art contemporain. Ce n’est évidemment pas un hasard si cette création voit le jour en Suisse, pays pionnier en terme de recherche et de gestion médicale de la mort, autorisant l’assistance au suicide, encore interdite en France. Juste avant sa création au Théâtre de Vidy-Lausanne, à la rentrée prochaine, puis sa venue en France, nous avons rencontré le metteur en scène Stefan Kaegi autour de ce projet, fruit d’un long travail débuté il y a deux ans.   

© Walter Schels. Inspirations pour Nachlass
Photographie de Walter Schels. Inspirations pour Nachlass

Deadline, l’un de vos précédents spectacles, abordait déjà la question de la mort par le biais de son industrie. Qu’est-ce qui a suscité un regain d’intérêt pour cette thématique si sensible ?

Stefan Kaegi, D.R
Stefan Kaegi, D.R

Stefan Kaegi : Aujourd’hui, il faut planifier jusqu’à sa mort. Les centres funéraires sont submergés de demandes pour des rituels laïques toujours plus inventifs. Tout est scénarisé, anticipé, que ce soit pour la dispersion des cendres ou le choix des cercueils, rappelant l’univers de la série télévisée « Six Feet Under ». Malgré cette volonté de maitrise absolue, le scandale de la mort demeure, incontrôlable. Plus que la mort en soi, c’est cette tendance à la rationalisation qui nous a interpellé. A la différence de Deadline, où nous donnions la parole à des experts, médecins légistes ou directeurs de crématorium, Nachlass s’est construit avec des personnes directement confrontées à leur mort prochaine. Ce qui nous intéressait, c’était d’investir l’ensemble des lettres, œuvres, documents, qui dessinent le corpus de leur existence, bien  loin des questions d’héritage. Capter des fragments de vie, explorer leurs désirs pour les offrir plus tard au public, quand ces êtres auront peut-être disparu. L’une des protagonistes, une française venue en Suisse pour bénéficier de l’assistance au suicide, aurait aimé devenir chanteuse. Toute sa vie secrétaire dans une entreprise automobile, elle n’a pu réaliser ce voeu. Pour ce spectacle posthume, elle a enregistré une chanson qui sera diffusée au cours de la performance, et nous a confié avoir ainsi réalisé son rêve ! Elle est décédée juste une semaine après l’enregistrement.

Inspirations, Nachlass, Rimini Protokoll
Inspirations, Nachlass, Rimini Protokoll

Pourquoi avoir choisi la Suisse comme terrain d’observation?

Stefan Kaegi : Observer la mort en Suisse, c’est un peu comme faire un voyage vers le futur, les avancées technologiques sont stupéfiantes. Plus qu’ailleurs, on s’applique à avoir raison de la mort, on accélère ou on retarde sa venue. Peu de pays permette une telle approche, et c’est pour cela que nous en avons fait le point de départ de Nachlass. A Genève, les instituts de recherche visent au prolongement de l’espérance de vie au-delà de 130 ans, alors qu’elle est déjà de 82 ans en Suisse, bien plus qu’ailleurs. Le Human Brain Project s’emploie à l’analyse détaillée du cerveau humain, explorant les lacunes de notre mémoire, défaillante au long cours alors que nous vivons toujours plus vieux. En parallèle, il est désormais possible de décider de sa propre mort grâce aux organismes d’assistance au suicide telles Exit ou Dignitas. Dans Nachlass, deux de nos protagonistes y ont eu recours, dont une française. Elle nous a longuement parlé du sentiment d’injustice qu’elle avait ressentie dans son pays, celui de ne pouvoir partir dignement, mais aussi légalement. La Suisse expérimente des projets avant-gardistes dont on discute actuellement dans toute l’ Europe. Je crois que l’économie de nos nations n’est pas faite pour forcer les gens à vivre plus longtemps qu’ils ne le désirent.

Le thème de Nachlass est particulièrement éprouvant, voire dérangeant. Comment êtes-vous parvenu à trouver la bonne distance ?

Stefan Kaegi : La mort n’est pas forcement triste. C’est un phénomène tragique mais naturel, que la société refoule. Nous avons parfois beaucoup ri, comme avec Mme B., qui nous a confié être de toute façon trop vieille pour pleurer ! Elle n’a d’ailleurs plus de larmes ! Les personnes en fin de vie ont un vif désir de témoigner, contrairement à leur entourage, souvent très peiné. Nous avons partagé de très jolis moments avec cette suissesse de 94 ans, longtemps ouvrière dans une usine de réveils, elle travaillait dans le temps donc. Logiquement, nous avons discuté de l’éphémère, de la photographie, qu’elle a pratiquée toute sa vie, de l’image qui perd son signifiant une fois l’artiste disparu. Ses clichés forment un saisissant portrait de la classe ouvrière suisse, dont on ignore à quel point elle était très pauvre. Nous avons également travaillé avec un genevois de 40 ans, qui sait qu’il ne verra probablement pas grandir sa fille de 14 ans. Pour Nachlass, nous avons réalisé une série d’enregistrements qui le montre bien vivant, à la pêche ou ailleurs. C’est l’image qu’il veut que l’on garde de lui, loin des ravages de la maladie. Enfin, il y a aussi cette avocate suisse, très âgée, qui a décidé de se suicider dans trois ans. D’ici-là, elle souhaite dépenser tout son argent en le distribuant à des personnes de son choix car elle n’a aucune confiance en l’Etat !

Inspirations, Nachlass, Rimini Protokoll

L’espace est un acteur central de vos performances. Quel dispositif avez-vous imaginé ici ?

Stefan Kaegi : Avec Nachlass, qui est une pièce sans acteurs, nous souhaitons créer une expérience immersive. Le public se déplacera en petits groupes à travers les huit chambres, toutes donnant sur une salle d’attente. Dans chacune, il découvrira des objets, traces, meubles ou odeurs appartenant aux protagonistes, chargés de souvenirs heureux ou douloureux. Il y aura des documents, témoignages audio et autres messages directement adressés au public. La voix du mort décidera d’ailleurs de la position adoptée par ce dernier, créant un jeu de connivence. La non-présence se laissera-t-elle représenter ? C’est ce que nous découvrirons ! Au-delà des témoignages personnels, Nachlass interroge des thèmes comme la médecine du futur, la mémoire, l’héritage immatériel. Je pense que le public s’interrogera aussi sur sa propre mort, sur la manière dont il souhaite organiser son départ, en miroir. Aujourd’hui, les cimetières témoignent  souvent moins de la vie d’un défunt qu’un simple site web ou qu’un compte Facebook. L’espace de la mort est devenu étrange.

Premières esquisses pour la scénographie de Nachlass
Premières esquisses pour la scénographie de Nachlass

Première en Septembre 2016 au Théâtre de Vidy-Lausanne, Suisse- Tournée prévue en France à Annecy, Dijon et Strasbourg.

Nachlass : Mot allemand se composant de « nach » ( après) et du verbe « lassen » (laisser). « Nachlass » correspond à l’ensemble des biens matériels et immatériels laissés par un défunt. Dans un sens plus spécifique, notamment dans la recherche , « Nachlass » désigne la totalité des archives ( lettres, œuvres, documents…) qui étaient en possession d’une personne ou le corpus qu’elle a construit.

Article publié le 26 avril 2016 dans la rubrique Culture ( Scènes) du Monde.fr

 

 

Nanterre, cité rêveuse

« A quoi rêvent les habitants de Nanterre ? », c’est la question farfelue qui préoccupe Lancelot Hamelin, dramaturge associé au Théâtre des Amandiers et à l’Agora. Pour y répondre, l’auteur a déjà récolté plus de 200 récits de rêves sur la commune. Une enquête inspirée par le livre de la journaliste allemande Charlotte Beradt, Rêver sous le IIIème Reich, qu’il va mener durant trois ans. Grand reporter d’un petit territoire, Lancelot Hamelin a enquêté dans les bureaux de la BNP Paribas puis lors d’ateliers d’écriture en prison et à la maison des associations. C’est là que tous les samedis matins, il rencontrait un groupe de passionnés pour partager du rêve. De ces rencontres est née le 18 octobre Radio dream, une fiction diffusée dans les rues de la ville par des bornes numériques gravées par l’artiste Claire Poisson. A l’aide d’un QR code, le promeneur peut écouter un rêve sur son téléphone portable. Un chemin sonore qui mène jusqu’aux confins industriels de la ville, twilight zone énigmatique et dépeuplée. Une promenade futuriste, qui conduit jusqu’à des lieux inattendus comme l’hôtel de l’Imprévu ou l’Electrolab, hackerspace géant.

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Gravure de Claire Poisson pour Radio dream, D.R

Comment est née l’idée de cette cueillette de rêves ?

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Lancelot Hamelin , D.R

Lancelot Hamelin: Explorer l’inconscient d’une ville, recueillir les rêves qui émergent de son territoire, j’y ai pensé après avoir rencontré une équipe de rue de Médecins du Monde à Marseille. Des infirmiers en psychiatrie, retraités pour la plupart, qui offrent un soutien psychologique aux SDF, dialoguent avec ces individus fragiles, voire mutiques. Donc, depuis un an, j’arpente les rues de Nanterre, ses institutions, pour recueillir les rêves de personnes habitant ou travaillant ici. Nanterre est une sorte de microcosme, un lieu laboratoire prétexte pour tirer le portrait de la France juste avant les élections présidentielles. Je pars de l’idée que le rêve est une sorte d’agora, selon l’expression de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan, où les habitants peuvent se retrouver, échanger et inventer leur futur. Je collabore parallèlement avec des chercheurs, la neuroscientifique Perrine Ruby, l’une des rares spécialistes du rêve en France, et l’historien Alain Bocquet, fin connaisseur de la ville de Nanterre, tout cela pour un futur roman.

Le pont de Nanterre vu par la photographe Marie-Sophie Leturcq
Le pont de Nanterre vu par la photographe Marie-Sophie Leturcq, © M.S.Leturcq

Pourquoi Nanterre est-il votre terrain de prédilection ?

L.H. : Nanterre a quelque chose d’un lieu sacrificiel, une aura sacrée. Cette ville m’a toujours fasciné, tant par son histoire de résistance que par sa géographie périphérique. Sans y être jamais allé, j’ai écrit Le couvre-feu d’octobre, un roman qui se déroule dans le Nanterre des années 60, au bidonville de « La Folie », espace en marge, violent, marqué par la guerre d’Algérie. Puis, je l’ai visité avec l’historien Alain Bocquet qui m’a raconté son incroyable passé, celui d’une grande capitale celte. Elle a été le berceau de Mai 68, mais aussi le lieu de massacres puisque des résistants y ont été exécutés en 1942. La ville s’est construite ainsi, en tensions, explosive. Mais c’est surtout une ville puissante, fascinante dans sa capacité à résister, à produire. Nanterre rassemble des institutions représentatives de la société entière : l’université, le théâtre de Nanterre-Amandiers, l’hôpital Max Fourestier qui sert d’asile aux SDF de Paris, le siège de grandes entreprises comme la BNP, et bien sûr la maison d’arrêt. En cela, son territoire est un puissant révélateur de notre époque.

Une promeneuse écoute un rêve, c Marie Sophie Leturcq
Une promeneuse écoute un rêve, © M.S.Leturcq

Votre recherche implique une confession, un dévoilement. Comment les employés de la BNP Paribas s’y sont-ils prêtés ?

L.H. : Certains pensaient que j’étais directement envoyé pas la médecine du travail ! D’autres semblaient très embarrassés et soucieux de garder l’anonymat, craignant pour leur poste. Pendant trois mois, j’ai eu l’autorisation de mener mon enquête pendant l’heure de la pause. J’abordais au hasard des petits groupes dans les couloirs, au restaurant, au fumoir, à la salle de sport. Certains me fuyaient, d’autres me livraient leurs rêves en douce. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la manière quasi-prophétique dont les employés interprètent leurs rêves ! Dans ce lieu d’hyper-rationalité s’exprime une parole ésotérique, c’est déroutant. Un jour, une employée avait rêvé sa collègue enceinte, son ventre pointant vers le bas. Elle lui a dit « toi tu vas être augmentée ! », cela s’est confirmé quelques jours plus tard ! A l’avenir, j’aimerais proposer en entreprise un atelier d’écriture sur le rêve. Je suis sûr que cela permettrait de déjouer les non-dits, d’anticiper certains conflits.

les bureaux de la BNP PARIBAS, à Nanterre, c
 La BNP Paribas, à Nanterre,  vue par la photographe Cynthia Charpentreau,© c.c.

A quoi rêve-t-on dans un lieu comme la prison?

L.H. : J’imaginais être confronté à la question de la liberté, et donc au rêve d’évasion. Freud en parle au sujet d’une peinture de Moritz von Schwind, Le rêve du prisonnier, où de petits gnomes escaladent le bras d’un détenu endormi pour atteindre la fenêtre de sa cellule, symbole d’évasion. Or, c’est plutôt la question de la culpabilité qui dominait, culpabilité qui est l’envers d’une parole trop contrôlée. Au début, les prisonniers me confiaient des rêves qui rejouaient sans cesse leur passé, ressac obsédant et douloureux. Et puis, j’ai eu la chance d’avoir en ma possession des reproductions d’oeuvres d’art prêtées par le musée du Louvre et l’Orangerie, qui sont partenaires du Théâtre des Amandiers. Ces images ont créé le débat, surtout autour de la question religieuse. Cela a ouvert d’autres chemins dans l’imaginaire et généré des rêves très forts ! Parler d’un rêve n’implique aucune véracité, on bascule dans l’imaginaire, la fiction, jubilatoire.

Comment allez-vous restituer une enquête si foisonnante ?

L.H. : Pour Radio dream, premier volet, j’ai eu la chance de travailler avec un groupe très hétéroclite de nanterriens, des professeurs, des artistes, un ingénieur et même un pompier ! Chaque samedi matin, nous nous sommes retrouvés, carnet en main, pour partager nos rêves. Malgré la timidité, la confiance s’est vite établie. Chacun entretenait un lien singulier à la ville, intime. Claire se souvenait des harkis qu’elle croisait enfant. Ariane, elle, conduit le vidéobus et sillonne le territoire pour distribuer des livres aux passants. Dès qu’on lui parle d’une chose précise, elle en rêve le soir même, presque mécaniquement ! Pour m’imprégner du paysage, j’ai aussi fait de longues promenades avec la photographe Marie-Sophie Leturcq, qui expose actuellement à la galerie Beaurepaire. La finalité de cette grande enquête, c’est un roman que je vais écrire à la toute fin de mes recherches, en 2017. A quoi rêveront les français avant l’élection présidentielle de 2017 ? C’est la question qui m’occupe déjà jour et nuit !

Radio dream
Départ du parcours sonore à l’Agora, 20 rue de Stalingrad, Nanterre

Légende(s), Marie-Sophie Leturcq et Lancelot Hamelin 
Exposition du 27 octobre au 8 novembre 2015
Espace Beaurepaire, 28 rue Beaurepaire, 75010, Paris

Article publié le 3 Novembre 2015 dans la rubrique Culture ( Scènes) du Monde.fr

« Tunis sur le divan », quand le théâtre psychanalyse une ville

« Et si on psychanalysait Tunis ? » C’est le projet loufoque et poétique imaginé par l’Agence française de psychanalyse urbaine (ANPU) avec le Théâtre national de Tunis (TNT). Du 9 au 19 Juin, Laurent Petit, directeur de l’ANPU, orchestre une grande enquête de terrain avec son équipe de chercheurs et les élèves comédiens de l’école du TNT. Vêtus de blouse blanche, équipés de transats, ils sillonnent la capitale et collectent la parole des Tunisois lors d’improbables « opérations divan ». Parallèlement, des experts-urbanistes, politologues et psychologues prennent la température de la ville au cours de débats passionnants. Le diagnostic final sera présenté sur la place Halfaouine, le 19 juin. Une performance inédite, mêlant science et art. Rencontre avec Laurent Petit, directeur de l’ANPU, et Essia Jaïbi, étudiante tunisienne en master Espace public à l’université Paris I, à l’initiative du projet.

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Comment faites-vous pour psychanalyser une ville ?

Laurent Petit : C’est très simple. Nous installons nos transats en pleine rue et les Tunisois viennent à notre rencontre, intrigués. Ce sont les apprentis comédiens du TNT qui mènent l’enquête. Ils proposent aux passants de répondre à un questionnaire décalé,  propice aux associations d’idées. Chaque comédien s’est créé un personnage fictif, sorte d’avatar, en vue de la restitution publique. L’un d’eux s’est improvisé « vandalologue ». Il étudie les villes sous le prisme du vandalisme. C’est un clin d’œil à l’histoire de cette ville qui a été sous domination vandale pendant près d’un siècle ! Une autre étudiante s’est transformée en « urban profiler ». Elle détecte des archétypes comme « l’ado enragé », « le vieux mélancolique », ou « la bimbo qui a peur de se faire agresser ». Certains discutent des heures, d’autres cinq minutes. La séance est plus ou moins prolifique. Quand on demande aux Tunisois « qui sont les parents de Tunis ? » certains répondent « Didon et Enée », d’autres « Bourguiba ». D’autres diront que ce sont leurs propres parents, car ils sont totalement en fusion, ils font corps avec leur propre ville.

Essia Jaïbi : A Tunis, les événements culturels ont toujours lieu aux mêmes endroits. Nous explorons des quartiers de la capitale où l’art n’est pas forcément présent. D’abord dans le quartier de la vieille ville, la place Halfaouine, où la vie communautaire entre voisins est très dense. Ensuite, le quartier d’affaires des Berges du lac, construit il y a vingt ans. C’est un lieu qui manque d’âme, où les gens ne vont que pour travailler. Puis, nous irons à la Goulette qui se situe en bord de mer, et qui a longtemps été le quartier des Italiens, des Français et des juifs.

Une "opération divan" à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien, All rights reserved..
Une « opération divan » à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien

Pourquoi souhaitiez-vous psychanalyser la ville « mère » du printemps arabe?

Essia Jaïbi : La révolution a impulsé un changement si rapide et si soudain que l’identité de Tunis en a été bouleversée. La capitale a changé, les frontières se sont brouillées entre l’espace privé et public. Aujourd’hui, on se sent un peu perdu dans les rues de Tunis. Chacun cherche sa place. Quand nous interrogeons les Tunisois sur leur ville, ils nous parlent de la Tunisie ou de leur quartier, mais pas de Tunis elle-même. Ils ont du mal à concevoir leur capitale, à l’imaginer, à la délimiter. Lors des entretiens, certains se sont mis à pleurer, déplorant que Tunis soit en si mauvais état. D’autres sont gagnés par la nostalgie, rattrapés par l’histoire de leurs familles, de leurs quartiers. La rue tunisoise, qui a été le berceau de la révolution, rassure et angoisse à la fois, notamment par la présence de la foule. Car la liberté de former un groupe dans la rue était autrefois interdite. Pendant la révolution, les gens se sont appropriés l’espace de la rue. Ils ont peint sur les murs pour marquer le passage de l’Histoire. Des spectacles de rue, des concerts, se sont improvisés. Mais ce bouleversement appelle une réflexion plus profonde. Comment le Tunisois rêve-t-il l’espace public aujourd’hui ? Que pense-t-il de la rue ? Pourquoi lui fait-elle peur ? C’est tout cela que nous interrogeons.

Essia Jaïbi et Laurent Petit lors d'une séance de travail Une "opération divan" à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien, All rights reserved..
Essia Jaïbi et Laurent Petit préparent les « opérations divan »  © 2015 Théâtre National Tunisien

Quel diagnostic tirez-vous de cette « psychanalyse urbaine » ? Tunis est-elle particulièrement névrosée ?

Laurent Petit : Je trouve Tunis plutôt en bonne santé ! Je viens de rentrer d’Alger et le contraste est saisissant ! Là-bas, les rues sont désertes. Les habitants, cloitrés chez eux, regardent la télévision. Ils souffrent encore des blessures de la guerre civile. A Tunis, les gens sont enjoués, bourrés d’humour, fiers de leur révolution. Ils ont raison, c’était courageux, même si certains reconnaissent que cela c’est fait un peu « comme ça, à l’emporte-pièce ». D’autres sont plus amers, regrettent que la révolution n’ait pas résorbé les inégalités sociales. Dans l’ensemble, je ne les trouve pas vraiment névrosés. Ils sont plutôt curieux et se livrent sans crainte. En France, il faut toujours tout expliquer, démêler le vrai du faux. La France est un pays trop rationnel !

Une "opération divan" à la GouletteUne "opération divan" à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien, All rights reserved..
Une « opération divan » à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien

Comment est née la « psychanalyse urbaine », science déjantée qui rappelle la « pataphysique » d’Alfred Jarry?

Laurent Petit : La psychanalyse urbaine considère la ville comme une personne. Comme dans toute analyse, il s’agit de l’écouter, de la faire parler, pour mieux l’appréhender. C’est une science poétique qui met les villes sur le divan grâce à la parole de ses habitants et d’experts scientifiques. Par ces citadins qui la pratiquent, via leur métier, leur habitat, se dessine peu à peu l’identité de la ville. Mais aussi son passé et ses traumatismes. Sur le terrain, on finit par détecter les névroses urbaines et on envisage alors des traitements adaptés ! Cette science est née il y a huit ans, quand un collectif d’architectes, Exyst, m’a proposé de présenter ses recherches. Ingénieur tout juste reconverti dans le spectacle vivant, je me suis improvisé docteur en psychanalyse urbaine, vêtu d’une simple blouse blanche. L’auditoire passionné me demandait si j’avais publié des ouvrages, ne distinguant a priori pas le vrai du faux. C’est alors que j’ai décidé de monter ma propre agence, l’ANPU, entouré d’un architecte, Charles Altorffer, et d’un géopoliticien, Camille Faucherre, avec comme objectif de psychanalyser le monde entier ! Aujourd’hui, nous avons déjà psychanalysé une soixantaine de villes, surtout en France, mais aussi Beyrouth, Alger, Genève ou Londres. Mais attention, c’est toujours à la ville de nous contacter ! Cela fait partie du traitement !

« Tunis sur le divan », vendredi 19 à 21h30 place Halfaouine, Tunis. Le programme des débats est en ligne sur :https://www.facebook.com/events/1661002447456995/1666664333557473/

Article publié le 18 Juin 2015 dans la rubrique Culture ( Scènes) du Monde.fr

Aux Amandiers, le théâtre négocie avec le climat

Au théâtre de Nanterre-Amandiers, des étudiants venus du monde entier simulent ce week-end la 21ème conférence internationale sur le climat (COP21), qui se tiendra à Paris en décembre. Une performance orchestrée par Sciences-Po Paris et le metteur en scène Philippe Quesne.

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©Visuel-Frédéric-Teschner-photo-Martin-Argyroglo-illustration-

Le sommet international sur le climat n’a pas encore commencé que Laurent Fabius annonce déjà son échec. Pourtant, au théâtre des Amandiers, de jeunes étudiants du monde entier ont décidé de déjouer son pronostic. Ce week-end, ils sont 200, venus d’école d’art ou d’instituts de sciences politiques, de Chine ou d’ailleurs, à inventer une autre issue, plus innovante et poétique, pour sauver la planète. « La COP21 est une véritable pièce de théâtre ! Tout est déjà écrit en coulisses, les négociations comme le dénouement, sans aucune part d’improvisation. Nous avions envie de jouer cette conférence, d’en devenir les acteurs, pour sortir d’un scénario sans surprise » explique Philippe Quesne, directeur du théâtre des Amandiers. Une simulation grandeur nature, avec force délégations, assemblées et tables rondes. « S’il n’est plus tellement possible de discuter dans les cafés, les églises ou les écoles, il faut maintenant le faire au théâtre » ajoute-t-il. Aussi, les participants vont-ils négocier à bâtons rompus pendant trois jours, avec l’espoir d’aboutir, dimanche, à un accord pour sauver la planète.

La barrière de corail entre en négociation

L’événement pourrait ressembler à une simple simulation, procédé banal dans le monde universitaire. Rien de tel ici. « Il n’y a qu’au théâtre que l’on peut représenter sur scène des entités comme les océans, les forêts, les tempêtes ! », lance, rieur, Bruno Latour, professeur en sciences humaines à Sciences-Po Paris, à l’initiative du projet. Tout s’éclaire quand débarquent à la table des négociations la délégation du corail, des océans, puis enfin celle de l’atmosphère, qui siègent à côté de celle des Etats ! « Nous voulions donner la parole à des entités non-humaines, celles qui ne sont jamais représentées lors des vraies négociations », détaille Bruno Latour. « Pour la première fois au monde, la forêt a une voix, écoutons-là ! », s’exclame une jeune femme en pleine séance plénière.

La délégation du Sahara
La délégation du Sahara

 Paris sous panneaux solaires                                                      

Les étudiants, qui ont à peine 20 ans, semblent déjà tout connaître sur les arcanes des grandes messes internationales. Gestes, litanie obligée des remerciements, dress code : tout y est. Le metteur en scène Philippe Quesne les a aidés à rythmer leurs prises de parole, très codifiées, et à renforcer leur présence sur scène. Vanina Choe, étudiante en économie et gestion, incarnera Anne Hidalgo au sein de la délégation française, « sans tenter pour autant de lui ressembler ». « Je vais proposer d’accrocher des panneaux solaires sur les toits de Paris, malgré leur inscription au patrimoine de l’Unesco, glisse la jeune fille. Je suis sûre que cela pourrait être envisageable, par exemple sur les gratte-ciels !». Innover, c’est ici la ligne de conduite. « L’écologie ça rend fou ! Parler du climat et du Co2, cela n’intéresse personne, avoue Bruno Latour. Notre performance tente de développer des visions futuristes, d’anticiper en ouvrant les possibles. Il faut sortir les négociations du cadre étatique ! »

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Les ateliers créés par Patrice Chéreau ouverts au public

La conférence est ponctuée par des performances d’artistes qui sont aussi étudiants à Science-Po Paris (dans le cadre du SPEAP, programme Arts et politique). Comme Duncan Evennou, comédien, qui introduit la littérature dans les négociations, avec Jack London et Emily Dickinson, entre autres. Scénographiées par le collectif d’architectes berlinois Raumlaborberlin, les salles de négociation, d’ordinaire très confinées, annexent tout l’espace intérieur, immense, des Amandiers. Un des murs de la salle transformable s’ouvre sur les herbes folles du parc André Malraux, comme un théâtre urbain de verdure. Pour éviter que les négociateurs somnolent, on les a aussi privé de chaises à la table des négociations. Exceptionnellement ouverts au public, les ateliers de construction de décors que Patrice Chéreau a créés seront accessibles. « C’est un espace contemplatif, où les négociateurs comme le public pourront se détendre, réfléchir… », explique Philippe Quesne. Une piscine les y attend, où ils pourront aussi se rafraichir les idées !

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Make It Work Le théâtre des négociations sera ouvert au public à partir de vendredi 17h et se terminera dimanche soir. La programmation est en ligne sur le site du théâtre : http://www.nanterre-amandiers.com/2014-2015/make-it-work-le-theatre-des-negociations/   Théâtre de Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre                                                               

« Pixelated Revolution », des Syriens filment leur mise à mort

L’artiste libanais Rabih Mroué présente au Théâtre de la Bastille trois conférences-performances qui explosent les codes du théâtre documentaire. Pixelated Revolution, premier volet de cette série, s’intéresse au rôle des téléphones portables dans la révolution syrienne.

hd00-rabih-affiche-682x1024                                                Crédits photo: Rabih Mroué

« Les Syriens filment leur propre mort ». Cette phrase absurde de l’un de ses proches est à l’origine de Pixelated Revolution, conférence aussi peu académique que possible de Rabih Mroué. L’artiste a collecté des centaines de vidéos postées sur internet en 2011 par des activistes syriens qui témoignent de la violence, de la répression et des meurtres perpétrés par l’armée de Bachar Al-Assad. Seul en scène, le performeur commente ces images tremblantes et floues sur un écran géant, véritables fragments de vie. « Des images aussi fragiles que leur auteur. La qualité importe peu. Le but étant seulement de témoigner de l’ici et maintenant » explique Rabih Mroué. »Sans le son, il serait pratiquement impossible de les déchiffrer » souligne-t-il.

Filmer sa mort

Rabih Mroué zoome, décompose les images, animé par cette question centrale : « Comment les activistes syriens, en pleine lutte contre le régime d’Assad, peuvent-ils se risquer à filmer? Et de surcroît à filmer l’instant précis de leur mort? ». C’est bien de la représentation de la mort dont il est ici question. Sur l’une des vidéos projetées, un activiste syrien filme avec son téléphone portable depuis le balcon de son appartement. On distingue des cris et de l’agitation dehors, une rafale de coups de feu. Soudain, la caméra s’arrête sur un sniper armé qui fixe le cameraman en question. Trop tard. Le portable tombe, l’image vacille. Seul le cri de l’homme hurlant « je suis blessé, je suis blessé » résonne à l’écran. De cette victime nous ne connaitrons ni le visage, ni le corps blessé-seulement son regard d’avant la mort-cet « oeil caméra » qui scrute, alerte. D’ailleurs, nul ne saura si l’homme est vraiment mort. Car comment ces vidéos sont-elles ensuite arrivées sur internet interroge Rabih Mroué? Le mystère demeure.

Ces vidéos glaçantes, qui nous rendent spectateurs d’assassinats filmés en direct, forment le noyau dur de Pixelated Revolution. Elles déploient à elles seules une réflexion sur la représentation de la catastrophe, de l’innommable. Mais ces vidéos, et c’est là toute l’intelligence de Rabih Mroué, ne contiennent paradoxalement aucune image sanglante ou violence sensationnelle. Au contraire, « on ne voit rien du corps de la victime, de ses blessures, du sang qui coule. Toute la violence a lieu hors-champ, en dehors des images » souligne Rabih Mroué. Ce qui apparait maladroitement à l’écran, ce sont des devantures d’immeubles, des rues et des silhouettes troubles. L’artiste à beau zoomer sur le visage du sniper, on ne distingue qu’une tache, tant la distance empêche toute visibilité. Et la victime, cachée derrière sa caméra, restera anonyme jusqu’à la fin. Seuls la bande sonore, le ralenti et le zoom permettent de décrypter ce meurtre d’abord illisible à l’oeil nu. Ainsi, l’imaginaire du spectateur reconstruit la scène manquante, l’horreur se situe hors-champ.

Une enquête intime

Si Rabih Mroué utilise les ressorts de l’enquête, sa démarche n’a rien de journalistique. Loin de lui l’idée d’aller traquer une vérité, de prêcher le vrai. A partir de ces vidéos, il mène une enquête sensible faite d’associations d’idées, de digressions inattendues. Ainsi, les mots d’ordres publiés par les activistes syriens sur les réseaux sociaux lui rappelent étrangement les conseils donnés par le cinéaste Lars von Trier sur l’art de la réalisation. Dès lors, l’artiste joue à élaborer son propre manifeste qui pourrait s’intituler : comment filmer une manifestation à haut risque en toute sécurité (cacher le nom du réalisateur, ne pas filmer les visages des manifestants mais bien leurs banderoles). C’est ce regard décalé qui donne à Rabih Mroué une distance avec son sujet, aussi grave qu’actuel. Et lui permet ainsi d’échapper à tout pathos. Mais c’est aussi cet humour un peu macabre qui perturbe le public. En ouvrant le dialogue à la fin de sa performance, quelques spectateurs lui manifestent leur colère, à chaud. Une jeune femme reproche à l’artiste de s’être mal documenté. Elle aurait aimé que Rabih Mroué montre les astuces inventées par les activistes syriens pour filmer avec leurs téléphones portables en toute circonstance. Lui répond que ce n’est pas l’angle de sa performance, qu’ il n’est en rien journaliste. Mais aussi que le doute, les questions, occupent une place centrale dans sa recherche, véritable « work in progress ». On sent à quel point ce théâtre « semi-documentaire », libre-penseur, abroge les règles et se réinvente, plus sensible. Loin d’une visée didactique, c’est un regard intime que pose Rabih Mroué sur l’Histoire.

Focus Rabih Mroué au Théâtre de la Bastille. Trilogie du 14 au 18 octobre. Intégrale de la trilogie le samedi 18 octobre à 17H- Réservations au 0143574214. http://www.theatre-bastille.com

Beiruth à Vidy, Pixelated Revolution, dimanche 12 Juin à 16h, Théâtre de Vidy-Lausanne, Suisse.  +41 216194545

 
 
 

Rimini Protokoll prend les armes à la Villette

C’est une fascinante immersion dans le monde des armes.
A la grande halle de la Villette, le collectif de théâtre berlinois Rimini Protokoll présente jusqu’au 25 Mai Situation Rooms, une plongée dans le monde des armes et de la guerre. Fruit d’une recherche documentaire longue de trois ans, Situation rooms est un jeu de rôles haletant pour une poignée de spectateurs devenant tour à tour reporters de guerre, militaires, militants d’ONG, médecins ou trafiquants. Une expérience unique, mêlant fiction et réalité.

Situation Rooms DR : La Vil
Situation Rooms DR : La Villette

Muni d’un casque audio et d’une tablette, chaque spectateur de Situation Rooms entre par une porte différente dans l’installation. Le suspense est réel, la curiosité palpable chez les vingt spectateurs. Sur l’écran de la tablette apparaît le chemin à suivre dans ce labyrinthe sinueux où vous avancez à tâtons, guidé par la voix d’un personnage. Car à peine entré dans la structure, vous endossez le rôle d’un avatar, parcourez les lieux qu’il traverse, adoptez ses gestes, utilisez ses armes. C’est une suite d’espaces hétéroclites, d’escaliers, de bureaux, de salles d’opération improvisées dans une tente, de postes d’entrainement au tir. Successivement, vous devenez soldat israélien, grand reporter de guerre, hacker, avocat des victimes d’une attaque de drones. Vous glissez dans la peau d’un autre, passant d’Abou Dabi à Gaza en quelques minutes. Point de distance ni de répit dans Situation Rooms, le spectateur est plongé au cœur de l’action, à la fois témoin et acteur de l’industrie de l’armement mondial. Il faut agir vite, enfiler son gilet pare-balles, apprendre la position de tir au sol, avant d’amputer un blessé de guerre ! Le rythme s’inspire du tempo ultra-rapide des jeux vidéo. Certains spectateurs, totalement égarés, se perdent même dans la structure. L’expérience, immersive, perturbe les repères, brouille les perceptions. Eprouvante, elle réveille les sens, désormais en alerte.

DR: la Villette
Situation Rooms. DR: la Villette

 Mais la finesse de Situation rooms, au-delà de l’originalité du dispositif, réside dans le choix d’extraits sonores percutants, ceux des témoignages diffusés via les casques. Ils livrent des fragments d’histoires vécues, des souvenirs de guerre, sans aucun manichéisme. Comme ce jeune soldat israélien qui ne sait même plus pourquoi il fait la guerre, pétrifié après soixante-douze heures passées au sol à attendre l’ennemi, presque devenu un cadavre. Troublé par le bourdonnement incessant des mouches, il finit par être envahi d’un doute abyssal. Là où le dispositif pourrait s’enfermer dans une forme séduisante et spectaculaire, le récit, complexe et puissant, donne tout son sens à la structure. Et comme le collectif Rimini Protokoll s’abstient de porter tout jugement, l’absurdité des situations n’en est que plus frappante. Choc cathartique oblige, on navigue en enfer, celui d’un monde où des hommes lancent des roquettes comme on jouerait à un jeu vidéo, où des soldats dansent la Macarena avant de tuer. Une mascarade mondiale que Rimini Protokoll fusille avec fureur.

Situation Rooms par le collectif Rimini Protokoll. Tous les jours du 16 au 25 mai à la grande halle de la Villette. 5 séances à 13h, 15h, 17h, 19h et 21h. Info/Résa : 0140037575. Spectacle déconseillé aux moins de 14 ans

Article publié le 21 Mai 2014 dans la rubrique Culture ( Scènes) du Monde.fr

« The Market », beaux clichés sur la finance

Comment rendre visible le fonctionnement opaque, presque entièrement virtuel, des places financières ? Qui sont ces hommes, ces lieux qui décident du cours des valeurs, de l’évolution du marché et au final, subrepticement, de nos vies ? C’est la dérive économique que capte le photographe irlandais Mark Curran à travers The Market, exposition présentée jusqu’au 2 mars au centre culturel irlandais de Paris. Mêlant photographies, vidéos et installations sonores, l’artiste explore l’univers clos et sournoisement anxiogène de la finance.

Bethlehem, tradeuse à la bourse de marchandises d'Addis-Abeba, septembre 2012.
Bethlehem, tradeuse à la bourse de marchandises d’Addis-Abeba, septembre 2012. Crédits photo:  Mark Curran

On dirait qu’ils ont cessé de respirer.
Que le cours de la Bourse est suspendu à jamais.
A première vue, une atmosphère irréelle, glaçante, se lit sur les photographies de Mark Curran. Imposants, les portraits en pied de traders et d’experts de la finance provoquent une gêne immédiate, un sentiment d’étrangeté. Comme si les visages n’étaient que des masques d’emprunt, grimés pour l’occasion. Des êtres immobiles, engoncés dans des costumes sombres, dont l’expression explose à force d’être contenue, tout cela encore dramatisé par la lumière blafarde des néons. Une milliseconde de trop et tout déborde. Les symptômes, les tics, les yeux rougis par les écrans, tout cela vous saute au visage. Les poses conquérantes des rois de la finance se défont. Tout se dérègle. Un trader a déboutonné sa veste, suffoquant dans son costard, l’autre serre son téléphone dans le creux de sa main, comme un organe vital. C’est du pur Kafka. Un univers où les employés se fondent dans l’environnement monacal de leurs bureaux. Où la rayure règne, contamine tout, les cravates, les costumes, les stores aux fenêtres et même les visages où se reflètent les tableaux des écrans. Hypnotique, une bande sonore résonne dans la petite salle d’exposition, créant une tension infinie, en sourdine. Intitulée The Normalisation of deviance, cette mise en musique est la transcription sonore d’algorithmes qui identifient l’utilisation du mot « marché » dans les discours officiels de Pierre Moscovici. Une note inquiétante qui insiste.

Matthew, banquier, Canary Wharf, Mars 2013.
Matthew, banquier, Canary Wharf, mars 2013. Crédits photo: Mark Curran

Documentaire, la démarche quasi-ethnologique menée par Mark Curran a duré presque deux ans. Fasciné par le caractère virtuel des marchés financiers, l’artiste a littéralement infiltré plusieurs bourses mondiales. Un parcours semé d’embuches. D’abord interdit d’accès à la Deutsche Börse de Francfort, le photographe a négocié dix-huit mois durant son droit d’entrée dans d’autres places financières. Il a finalement accédé à la bourse de Dublin, aux centres financiers de Canary Wharf et de la City à Londres. Le photographe y a découvert une finance jeune, parfois inconsciente de ses propres responsabilités. Mais, et c’est là le plus intéressant, pas toujours. Les lieux qu’il montre sont parfois étranges jusqu’au malaise, simples décors pour reportages télé, salles vides, remplies d’ordinateurs et de tableaux boursiers où s’affichent de fausses valeurs, sans aucune présence humaine. Rien d’étonnant quand on sait que 80% du commerce américain est désormais généré par des algorithmes. « Le marché est moins une affaire de lieu qu’une affaire d’immatérialité en ligne. Cela suggère que le capital n’a pas d’identité nationale et qu’il cherche, dans sa forme actuelle, à être apatride » affirme Mark Curran.

The Normalisation of Deviance I - spectogram of soundscape in exhibition
The Normalisation of Deviance I – Spectrogramme de la bande sonore créée à partir d’algorithmes. Crédits photo: Mark Curran

A contrario, certaines places financières surprennent par leur humanité. Comme l’étonnante bourse de marchandises d’Addis-Abeba (EXC), en Éthiopie, une découverte. Dans son enceinte, les petits producteurs et les acheteurs s’échangent sans intermédiaire du maïs, des haricots ou du café, ressource qui fait vivre près d’un quart de la population éthiopienne. Un lieu qui permet au pays de mieux redistribuer ses matières premières, qualifié de « révolutionnaire » par ses propres employés. Née en 2008, cette bourse très paradoxale, car à but non lucratif, inspire aujourd’hui d’autres pays africains comme le Niger, la Tanzanie, le Rwanda ou le Ghana.

Souvent les traders sont plus conscients qu’on ne le croirait. Interviewés par Mark Curran, certains regrettent le désintérêt de la société à l’égard du monde financier. « Ce que les gens ne comprennent pas …c’est que ce qui se passe sur les marchés est crucial dans leurs vies… Non pas en périphérie, mais là, en plein cœur » remarque un jeune londonien. D’autres retiennent leurs mots, se reprennent, craignant de trop en dire. Peut-être apeurés par le risque d’un licenciement. Ou par l’image en miroir de leur propre transparence.

« The Market » jusqu’au 2 Mars au centre culturel irlandais de Paris.
5 rue des irlandais, 75005 Paris. 0158221030.
Entrée libre du mardi au samedi de 14H à 18H. Nocturne le mercredi jusqu’à 20H. Le dimanche de 12H30 à 14H30.