Au CHU de Dijon, les prématurés aiment l’opéra

Des chanteuses lyriques enveloppant d’une berceuse des bébés prématurés, c’est le projet original lancé en 2016 par l’Opéra de Dijon, en partenariat avec le CHU. Une soirée par mois, deux choristes, entourées par des infirmières, interviennent en pédiatrie et en réanimation néonatale, dans un service où 150 grands prématurés sont admis chaque année. Un dispositif unique, qui tente d’apaiser ces bébés nés trop tôt, mais aussi leurs parents souvent traumatisés.

L’entrée du CHU François Mitterrand, à Dijon, 
©CHU Dijon Bourgogne

Une mezzo-soprano à l’hôpital, voilà qui n’est pas habituel. D’autant que le service de réanimation néonatale du CHU de Dijon-Bourgogne n’a vraiment rien d’un décor d’opéra et que les scènes qui s’y donnent sont autrement bouleversantes. Mais il faut voir dans la chambre plongée dans la pénombre, Delphine Ribémont-Lambert, choriste à l’Opéra de Dijon, chanter une berceuse à un bébé prématuré pour comprendre l’intérêt de cette démarche initiée depuis dix mois. « Dès les premières notes, notre bébé a ouvert grand les yeux, captivé par la mélodie. Puis, sa fréquence respiratoire et son rythme cardiaque se sont stabilisés » témoigne Meghann Parisot, mère d’Amaël, né à seulement cinq mois et demi, avec un pronostic vital engagé. «Les quinze premiers jours, la voix était notre seule manière de communiquer avec Amaël, placé en couveuse fermée. Mais nous n’osions pas vraiment chanter, nous fredonnions, intimidés. Les vibrations émises par la chanteuse sont bien plus intenses, ça a beaucoup intéressé Amaël ».

Delphine Ribémont-Lambert à l’Opéra de Dijon, ©Opéra de Dijon ».

Une mélopée intime

Solène Pichon,  CHU Dijon-Bourgogne

« C’est un chant presque murmuré, très intime, que je livre à ces bébés » explique la choriste, attentive aux signes ténus émis par ces nourrissons pesant parfois moins d’un kilo (on parle de grande prématurité pour des enfants nés entre 24 et 31 semaines d’aménorrhée. Cela représente en France 7% des naissances, soit près de 60.000 enfants par an, un chiffre en hausse de 20% depuis 1995). « Ici, j’ai appris à éviter toutes les fréquences aigües, très désagréables pour les bébés ! » précise-t-elle, attentive. Cette chanteuse lyrique, formée en psychophonie*, est accompagnée par une infirmière puéricultrice, Solène Pichon, qui s’intéresse depuis toujours aux effets thérapeutiques du chant. « Au début, j’ai été chargée de réduire les nuisances sonores au sein du service de néonatologie. Les alarmes stridentes, le moteur des couveuses, tout ce bruit génère du stress chez le prématuré. Mais j’avais remarqué qu’une simple berceuse suffisait à apaiser certains bébés » explique l’infirmière. Un binôme artistico-médical rarissime dans le milieu hospitalier français, où les soins sont souvent confiés à des musicothérapeutes qui interviennent seuls.

Un public …concerné !

Delphine Ribémont-Lambert chante une berceuse à un bébé prématuré, © Opéra de Dijon ».

« Quand je chante, certains nourrissons cherchent la source sonore du regard. Ils sont très attentifs et sourient. D’autres s’endorment paisiblement » constate l’artiste. Le chant stimule aussi le réflexe de succion, présent in utero, mais particulièrement fragile chez les prématurés, alimentés par des sondes. « Il est important de maintenir ce réflexe actif, car cela améliore ensuite le comportement alimentaire de l’enfant » précise Solène Pichon. Le petit Amaël, par exemple, « a pris ensuite très facilement son biberon et n’a eu aucune difficultés lors des tests d’oralité » constate sa mère. Grâce au chant « la respiration et le rythme cardiaque se régulent » souligne Solène Pichon « l’enfant se calme, cesse de pleurer, se détend ». Un apaisement vital pour ces bébés éprouvés par des traitements quotidiens, intubés, bardés de fils liés au monitoring. « Le prématuré reçoit en moyenne un soin toutes les six heures, chaque manipulation génère du stress », pointe Solène Pichon. « Pour supporter l’intubation, Amaël a été placé sous morphine, c’était très éprouvant. Je me demandais si mon bébé me reconnaissait, s’il distinguait ma voix » se souvient Meghann Parisot, qui est restée vivre trois mois à Dijon, hébergée par des amis, pour être près de son enfant.

Une participation des parents

 « Après le choc d’un accouchement prématuré, les parents ont les yeux rivés sur les machines, angoissés. Grâce au chant, ils découvrent leur bébé autrement que relié à des tuyaux » constate Solène Pichon. « Je propose ensuite un atelier de chant commun aux parents et au personnel soignant, afin qu’ils s’approprient la berceuse » enchaîne Delphine Ribémont-Lambert. La choriste sélectionne une chanson adaptée aux débutants et privilégie les fréquences graves, accessibles aux pères. « Mon mari n’était pas vraiment à l’aise, l’atelier l’a beaucoup aidé ! Chanter nous a donné confiance dans notre rôle de parents car le bébé vous écoute, reconnaît votre voix. Depuis, nous chantons tous les jours ! » précise Meghann Parisot. « Le chant favorise aussi la circulation des émotions. Beaucoup de parents se mettent à pleurer, confie Delphine Ribémont-Lambert, mais ça libère les tensions ! ». L’atelier offre ainsi un espace de dialogue entre les parents, rarement réunis, et l’équipe soignante, ce qui lui ouvre une autre action non strictement technique. « Mes collègues s’autorisent désormais à chanter pendant les soins, ce n’était pas le cas auparavant ! » s’enthousiasme Solène Pichon.

Une initiation au chant , ©CHU Dijon Bourgogne

Privilégier l’humain dans un univers médical où la technologie domine, fragilisant la relation entre patient et soignant, voilà ce que permet cette initiative. « Dans certains services, on a tendance à installer des ordinateurs centraux, regroupés dans une sorte de tour de contrôle, qui donnent les courbes et les chiffres renseignant sur chaque malade, sans avoir besoin de s’approcher de la couveuse », écrit la psychanalyste Catherine Vanier dans son ouvrage passionnant, Naître Prématuré (Bayard). Coupé du monde humain, « le risque que l’enfant prématuré s’identifie à la machine est pourtant bien réel », prévient-elle. Ainsi, ces enfants ont un risque accru de développer des troubles du comportement. « Nos bébés sont si petits qu’il est très facile de ne pas s’adresser à eux, de ne pas reconnaître qu’ils existent » alerte la psychanalyste. Créer des interactions avec le nourrisson, aussi petit soit-il, c’est ce que tente de valoriser ce partenariat atypique. Un très bon début, car encore rares sont les équipes, comme celles du Docteur Pascal Bolot à l’hôpital Delafontaine de St-Denis (93), qui ont pu intégrer une psychanalyste qui accompagne au quotidien les bébés en leur parlant.

*méthode thérapeutique utilisant le son et la voix

Article publié le 17 juillet 2017 dans la rubrique Culture ( Scènes) du Monde.fr

 

 

« Tunis sur le divan », quand le théâtre psychanalyse une ville

« Et si on psychanalysait Tunis ? » C’est le projet loufoque et poétique imaginé par l’Agence française de psychanalyse urbaine (ANPU) avec le Théâtre national de Tunis (TNT). Du 9 au 19 Juin, Laurent Petit, directeur de l’ANPU, orchestre une grande enquête de terrain avec son équipe de chercheurs et les élèves comédiens de l’école du TNT. Vêtus de blouse blanche, équipés de transats, ils sillonnent la capitale et collectent la parole des Tunisois lors d’improbables « opérations divan ». Parallèlement, des experts-urbanistes, politologues et psychologues prennent la température de la ville au cours de débats passionnants. Le diagnostic final sera présenté sur la place Halfaouine, le 19 juin. Une performance inédite, mêlant science et art. Rencontre avec Laurent Petit, directeur de l’ANPU, et Essia Jaïbi, étudiante tunisienne en master Espace public à l’université Paris I, à l’initiative du projet.

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Comment faites-vous pour psychanalyser une ville ?

Laurent Petit : C’est très simple. Nous installons nos transats en pleine rue et les Tunisois viennent à notre rencontre, intrigués. Ce sont les apprentis comédiens du TNT qui mènent l’enquête. Ils proposent aux passants de répondre à un questionnaire décalé,  propice aux associations d’idées. Chaque comédien s’est créé un personnage fictif, sorte d’avatar, en vue de la restitution publique. L’un d’eux s’est improvisé « vandalologue ». Il étudie les villes sous le prisme du vandalisme. C’est un clin d’œil à l’histoire de cette ville qui a été sous domination vandale pendant près d’un siècle ! Une autre étudiante s’est transformée en « urban profiler ». Elle détecte des archétypes comme « l’ado enragé », « le vieux mélancolique », ou « la bimbo qui a peur de se faire agresser ». Certains discutent des heures, d’autres cinq minutes. La séance est plus ou moins prolifique. Quand on demande aux Tunisois « qui sont les parents de Tunis ? » certains répondent « Didon et Enée », d’autres « Bourguiba ». D’autres diront que ce sont leurs propres parents, car ils sont totalement en fusion, ils font corps avec leur propre ville.

Essia Jaïbi : A Tunis, les événements culturels ont toujours lieu aux mêmes endroits. Nous explorons des quartiers de la capitale où l’art n’est pas forcément présent. D’abord dans le quartier de la vieille ville, la place Halfaouine, où la vie communautaire entre voisins est très dense. Ensuite, le quartier d’affaires des Berges du lac, construit il y a vingt ans. C’est un lieu qui manque d’âme, où les gens ne vont que pour travailler. Puis, nous irons à la Goulette qui se situe en bord de mer, et qui a longtemps été le quartier des Italiens, des Français et des juifs.

Une "opération divan" à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien, All rights reserved..
Une « opération divan » à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien

Pourquoi souhaitiez-vous psychanalyser la ville « mère » du printemps arabe?

Essia Jaïbi : La révolution a impulsé un changement si rapide et si soudain que l’identité de Tunis en a été bouleversée. La capitale a changé, les frontières se sont brouillées entre l’espace privé et public. Aujourd’hui, on se sent un peu perdu dans les rues de Tunis. Chacun cherche sa place. Quand nous interrogeons les Tunisois sur leur ville, ils nous parlent de la Tunisie ou de leur quartier, mais pas de Tunis elle-même. Ils ont du mal à concevoir leur capitale, à l’imaginer, à la délimiter. Lors des entretiens, certains se sont mis à pleurer, déplorant que Tunis soit en si mauvais état. D’autres sont gagnés par la nostalgie, rattrapés par l’histoire de leurs familles, de leurs quartiers. La rue tunisoise, qui a été le berceau de la révolution, rassure et angoisse à la fois, notamment par la présence de la foule. Car la liberté de former un groupe dans la rue était autrefois interdite. Pendant la révolution, les gens se sont appropriés l’espace de la rue. Ils ont peint sur les murs pour marquer le passage de l’Histoire. Des spectacles de rue, des concerts, se sont improvisés. Mais ce bouleversement appelle une réflexion plus profonde. Comment le Tunisois rêve-t-il l’espace public aujourd’hui ? Que pense-t-il de la rue ? Pourquoi lui fait-elle peur ? C’est tout cela que nous interrogeons.

Essia Jaïbi et Laurent Petit lors d'une séance de travail Une "opération divan" à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien, All rights reserved..
Essia Jaïbi et Laurent Petit préparent les « opérations divan »  © 2015 Théâtre National Tunisien

Quel diagnostic tirez-vous de cette « psychanalyse urbaine » ? Tunis est-elle particulièrement névrosée ?

Laurent Petit : Je trouve Tunis plutôt en bonne santé ! Je viens de rentrer d’Alger et le contraste est saisissant ! Là-bas, les rues sont désertes. Les habitants, cloitrés chez eux, regardent la télévision. Ils souffrent encore des blessures de la guerre civile. A Tunis, les gens sont enjoués, bourrés d’humour, fiers de leur révolution. Ils ont raison, c’était courageux, même si certains reconnaissent que cela c’est fait un peu « comme ça, à l’emporte-pièce ». D’autres sont plus amers, regrettent que la révolution n’ait pas résorbé les inégalités sociales. Dans l’ensemble, je ne les trouve pas vraiment névrosés. Ils sont plutôt curieux et se livrent sans crainte. En France, il faut toujours tout expliquer, démêler le vrai du faux. La France est un pays trop rationnel !

Une "opération divan" à la GouletteUne "opération divan" à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien, All rights reserved..
Une « opération divan » à la Goulette © 2015 Théâtre National Tunisien

Comment est née la « psychanalyse urbaine », science déjantée qui rappelle la « pataphysique » d’Alfred Jarry?

Laurent Petit : La psychanalyse urbaine considère la ville comme une personne. Comme dans toute analyse, il s’agit de l’écouter, de la faire parler, pour mieux l’appréhender. C’est une science poétique qui met les villes sur le divan grâce à la parole de ses habitants et d’experts scientifiques. Par ces citadins qui la pratiquent, via leur métier, leur habitat, se dessine peu à peu l’identité de la ville. Mais aussi son passé et ses traumatismes. Sur le terrain, on finit par détecter les névroses urbaines et on envisage alors des traitements adaptés ! Cette science est née il y a huit ans, quand un collectif d’architectes, Exyst, m’a proposé de présenter ses recherches. Ingénieur tout juste reconverti dans le spectacle vivant, je me suis improvisé docteur en psychanalyse urbaine, vêtu d’une simple blouse blanche. L’auditoire passionné me demandait si j’avais publié des ouvrages, ne distinguant a priori pas le vrai du faux. C’est alors que j’ai décidé de monter ma propre agence, l’ANPU, entouré d’un architecte, Charles Altorffer, et d’un géopoliticien, Camille Faucherre, avec comme objectif de psychanalyser le monde entier ! Aujourd’hui, nous avons déjà psychanalysé une soixantaine de villes, surtout en France, mais aussi Beyrouth, Alger, Genève ou Londres. Mais attention, c’est toujours à la ville de nous contacter ! Cela fait partie du traitement !

« Tunis sur le divan », vendredi 19 à 21h30 place Halfaouine, Tunis. Le programme des débats est en ligne sur :https://www.facebook.com/events/1661002447456995/1666664333557473/

Article publié le 18 Juin 2015 dans la rubrique Culture ( Scènes) du Monde.fr

Artistes sans gravité

Une résidence en apesanteur pour artistes à bord d’un Airbus A300 : telle est l’initiative « unique au monde » imaginée par l’Observatoire de l’espace du CNES de Paris. Une session vient de se clore à l’aéroport de Bordeaux-Mérignac.

Jean Lambert-Wild lors de sa performance Space out Space, 28 Mars 2013.
© Tristan Jeanne-Valès

Le metteur en scène Jean Lambert-Wild et l’écrivain Eric Pessan ont vécu une expérience de montagnes russes d’un genre nouveau. Du 26 au 28 mars, à bord d’un Airbus A300 Zéro-G (zéro gravité) au départ de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, ils ont accompagné des scientifiques lors de vols en apesanteur. Après s’être élevé à 8 500 mètres au-dessus de l’Atlantique, l’avion pique soudainement à   6 000 m, ce qui annule la gravité un court instant.

Véritable laboratoire flottant, l’Airbus accueille chaque année, depuis 2006, deux artistes sélectionnés par le CNES de Paris. Les créateurs cohabitent avec les chercheurs (et leurs propres expérimentations) et réalisent d’étonnantes performances dans les airs. « L’idée n’est pas d’envoyer des artistes faire des galipettes dans l’espace mais d’impulser une véritable création artistique spatiale », explique Gérard Azoulay, responsable de l’Observatoire de l’espace du CNES, à l’initiative de cette résidence. Si l’espace a influencé de nombreux genres, du cubisme à la musique électronique, son capital imaginaire est loin d’être épuisé. Pour Jean Lambert-Wild et Eric Pessan, ce fut une « expérience inouïe ». Elle inspirera deux créations qui seront présentées dans un an au festival du CNES, Sidération, consacré aux imaginaires spatiaux.

Avant le vol, les passagers reçoivent une injection de scopolamine, remède au mal des transports. S’ils planent, ce n’est pas seulement sous l’effet de ce médicament, dérivé du datura, consommé lors des transes chamaniques. Car, quand l’avion atteint le pic de sa parabole, savants, artistes, mouches-cobayes et fluides fluorescents flottent pendant vingt-deux savoureuses secondes d’apesanteur. « Je baignais dans un présent absolu. Totalement grisé, je suis monté au plafond, j’ai marché la tête à l’envers », raconte Eric Pessan. L’auteur a gribouillé ses impressions hallucinées sur un calepin. Mais feuille et stylo se sont envolés dans les airs. A l’insouciante légèreté de l’être succède une chute brutale où chacun s’écrase, avec la sensation de peser le double de son poids. « On est comme une pauvre limaille de fer magnétisée par un aimant », dit Eric Pessan. La même « pirouette » est répétée à trente reprises.

L’avion, aménagé pour l’expérimentation scientifique, a des airs de vaisseau spatial. Bardé de sangles rouges, de filets, d’ordinateurs vissés au sol, l’appareil rappelle 2001, L’Odyssée de l’Espace, le film de Kubrick. Une lumière blafarde inonde l’intérieur de la carlingue, tapissée d’un tatami moelleux pour amortir les chutes. Au sol, les scientifiques ont fixé de curieuses machines, un vélo, des baskets usées pour rester enraciné malgré l’apesanteur. Une aire de flottement, le seul espace vide, est réservée aux artistes. « Lors du vol, une mouche-cobaye s’est échappée de son bocal! », raconte une jeune chercheuse. « J’étais entouré d’un savant au crâne chauve recouvert d’électrodes, un autre flottait au milieu de ses souris », se souvient, amusé, le metteur en scène Pierre Meunier, résident en 2010.

Un laboratoire artistique

Favoriser l’irruption de l’art au sein d’un univers complexe, souvent réduit aux grandes découvertes spatiales : telle est l’idée novatrice de cette résidence. « Il faut décloisonner l’espace de son carcan scientifique, inaccessible au grand public. Le cosmos traverse de nombreux imaginaires poétiques et artistiques, notamment à travers l’œuvre du peintre français Yves Klein (1928-1962). Il collectait absolument toutes les coupures de presse sur l’envol du Spoutnik», explique Gérard Azoulay, à l’origine du projet. Cet astrophysicien amoureux des arts propose aux artistes résidents un accompagnement singulier. « Ils peuvent consulter les archives spatiales, visiter les laboratoires, rencontrer les équipes scientifiques ».

L’auteur Eric Pessan s’est amusé, la veille du vol, à écrire le récit de son voyage à venir : « Je multiplie les résidences artistiques bizarres. L’été dernier, j’ai passé quelques semaines sur Le cargo des auteurs. Nous avons voyagé de Dunkerque à Pointe-à-Pitre. Lorsque je poste des photos de mes voyages sur Facebook, mes amis croient que c’est fictif, ce qui ne manque pas de m’amuser ! Du coup, j’ai écrit le récit de mon vol avant de partir! ». Il rédige maintenant une autre version, a posteriori. « On nous dit qu’un voyage en apesanteur est indescriptible. Je vais tenter de relever le défi ». Dans les airs, il avoue n’avoir pensé à rien. Un « vide euphorique ».

Le carnet d’Eric Pessan flotte dans les airs. © Capture d’écran, Eric Pessan

Fasciné par la science-fiction américaine, Eric Pessan écrit, lui, dans une veine plus réaliste. Il utilise cependant des thèmes propres au fantastique comme la fracture entre des mondes étrangers, le chaos ou la catastrophe. Il vient de terminer un roman sur un adolescent persuadé d’avoir vu des soucoupes volantes. « Pour cet ouvrage, j’ai visité à Toulouse la seule agence mondiale spécialisée dans l’observation des ovnis, le GEIPAN ». Dans son prochain roman, sur les sans-papiers, une adolescente audacieuse embarquera dans un vol en apesanteur.

D’autres artistes poussent l’expérience à l’extrême. Rendu sourd et aveugle par un masque en forme de cube noir, le metteur en scène Jean Lambert-Wild, par ailleurs directeur du théâtre de la Comédie de Caen, s’est risqué à une performance de haut vol. « Il semble que je sois le premier au monde à tester l’apesanteur sans l’aide de ces deux sens, l’ouïe et la vue. Sans aucun référent donc ». En vol, il a réalisé une chorégraphie conçue avant le départ, « une exploration du corps en l’absence de gravité ». Son projet, Space out Space, est le prémisse d’une future mise en scène. « L’apesanteur n’a rien à voir avec la libération qu’on imagine, c’est un véritable arrachement. Un combat contre un géant où il faut finalement rendre les armes ». Dans son journal de bord, il écrit avoir été surpris par « ce changement qui transforme en un instant les lignes internes et externes du corps ». Avec l’impression de cesser enfin le combat permanent contre la gravité. Une douceur nouvelle, à ses yeux : « Là-haut, le silence et la sérénité s’imposent ». L’apesanteur apprivoisée, il a joué de cabrioles, de saltos, de parades, forçant l’admiration de tout l’équipage. Sous le regard de six caméras dont les images 3D serviront de toile de fond à sa future mise en scène.

Liens :
Le journal de bord de Jean Lambert-Wild : http://www.franceinter.fr/blog-space-out-space
-Le film d’Eric Pessan dans l’avion : http://www.dailymotion.com/video/xyk18t_carnet-de-note_creation?start=2#.UVUxUzf75R0

Article publié dans la rubrique Culture (Arts) du Monde.fr le 12 Avril 2013.

 

Des comédiens réinventent l’art de la consultation

Utiliser des acteurs pour apprendre aux praticiens à parler aux patients. Une pratique encore trop rare en France.

Un élève-infirmier au chevet de la patiente, jouée par la comédienne Géraldine Dupla. Haute Ecole de La Santé à Lausanne.Guy Stotzer

Selon la Sofres, un tiers des français hospitalisés en 2012 sont insatisfaits de la qualité du dialogue avec le personnel médical. Comment, dès lors, apprendre aux soignants à trouver les mots justes ? Rarissime en France, la technique du patient simulé, où des acteurs jouent le rôle de malades, lève pourtant cet embarras. Créée en 1963 aux Etats-Unis par le neurologue Howard Barrows, elle est aujourd’hui très développée aux Etats-Unis, en Angleterre comme en Suisse Romande.

Jean-Paul, robot-cobaye à l’école de La Source. Olivia Barron

Première école laïque pour infirmiers au monde, La Source, à Lausanne, utilise depuis 2004 cette technique dans le cadre de son Laboratoire de pratique simulée. Un espace de 700m2, fascinant théâtre au décor blafard d’hôpital envahi de brancards, de sondes et de masques à oxygène. «C’est un lieu pour faire les premiers gestes, les premières erreurs, mais sur des acteurs ou des robots» résume son directeur, Jacques Chapuis. Dans une réserve aux allures de morgue, une famille de robots repose, les yeux grands ouverts.

Dans cet hôpital virtuel, chaque élève s’adonne, quatre jours par an, au jeu du patient simulé. « Mme Magnin, 24 ans, brûlée à la jambe au troisième degré, vient pour refaire son pansement » annonce le professeur. Un premier volontaire se jette à l’eau. Voix éteinte, regard vide, la comédienne qui incarne Mme Magnin, se plaint d’insomnies, de ne pouvoir reprendre une vie normale. Recroquevillée dans son fauteuil, elle ressemble à une pauvre petite fille. Si l’étudiant s’abrite derrière une posture, elle force le trait, pour le pousser dans ses derniers retranchements. « Hospitalisés, les patients tombent souvent dans un mutisme profond. J’ai dû travailler cette souffrance en sourdine. Donner à voir le repli, la gestuelle, tout l’échange non-verbal » témoigne la comédienne, Géraldine Dupla.

La technique du patient simulé « prépare l’étudiant à faire face à des situations humaines pleine d’inattendus » souligne Otilia Froger, professeure à l’école de La Source. Vincent, élève en troisième année, avoue s’être libéré ainsi de l’angoisse que lui inspirait les stages pratiques. Car la simulation offre un cadre où la maladresse comme l’échec restent sans conséquence pour le patient. « Un jour, je jouais une femme de cinquante-ans en phase terminale d’un cancer. L’élève infirmier est entré et m’a lancé un peu condescendant : Quel est le problème aujourd’hui madame ? Je lui ai répondu, le problème, c’est que je meurs dans une semaine ! Cette réplique a tout de suite recentré la situation » se souvient Géraldine Dupla. Parallèlement, l’école sollicite des « patients-partenaires », de vraies personnes âgées, pour sensibiliser les élèves à la gériatrie.

Des robots ou des hommes

Les soixante-cinq centres de simulation existant en France privilégient l’achat de mannequins informatisés, sans guère se soucier du relationnel,
du « facteur humain ». Extrêmement coûteux puisque son prix oscille entre 65.OOO et 80.OOO euros, un mannequin 3G haute fidélité sait simuler la plupart des fonctions vitales. Son cœur bat, il respire et il lui arrive même de pleurer ! Mais il est incapable d’en parler, d’avoir peur et surtout d’en mourir. Indispensable à l’apprentissage des gestes techniques mais impuissant à témoigner de la souffrance, ce type de robot fait la fierté des centres de simulation français. Qui, fascinés par la technologie, en oublient souvent l’essentiel.

Toutefois, certains innovent, dans les champs de la cancérologie et de la pédiatrie surtout. A la Faculté de Médecine de Nantes, Angélique Bonnaud-Antignac et Stéphane Supiot ont créé en 2004, avec les comédiens de la Ligue d’Improvisation nantaise, un module de patient simulé consacré à l’annonce du cancer. « En 2003, une enquête Sofres révélait qu’un tiers des patients atteint de cancers étaient choqués par la façon dont leur était annoncée la maladie. Il nous a semblé urgent d’agir » explique le docteur Bonnaud-Antignac. « Lors de la simulation, les étudiants hésitent, ils ont du mal à dire le mot « cancer ». A force d’apprendre du vocabulaire médical, ils s’enferment dans un jargon trop savant, effrayant pour le patient. Pourtant, le choix des mots est décisif » observe le professeur Supiot.
Onéreuse, cette séance de patient simulé n’a lieu qu’une seule fois par an pour chacun des deux cent quarante étudiants en oncologie. Filmée, elle permet ensuite à l’élève d’en discuter avec une psychologue et un médecin senior.

Si les étudiants français n’ont, en général, pas de véritable formation en psychologie, certains CHU compensent cette insuffisance dans la formation continue. C’est le cas à Angers, au centre de simulation, où internes et médecins seniors s’entrainent avec des comédiens à l’annonce du cancer. « Si la France a pris du retard, c’est qu’elle n’a ni réglementation, ni personnel d’encadrement formé à la pratique du patient simulé » explique Jean-Claude Granry, créateur de ce centre. Lauréat en 2012 du Grand prix de l’Association Nationale pour la Formation permanente du personnel Hospitalier pour son utilisation du théâtre dans la formation médicale, le CHU d’Angers entend bien imposer cette technique en France. La Haute Autorité pour la Santé vient d’ailleurs de solliciter Jean-Claude Granry pour promouvoir cette pratique au niveau national.

Article publié dans la rubrique Et Vous (Santé) du Monde.fr le 16 Janvier 2013.