Au Liban, « The Caravan project » montre le quotidien amer des réfugiés syriens

Six jeunes acteurs syriens réunis autour de la metteuse en scène libanaise Sabine Choucair jouent en pleine rue sous le regard médusé des passants. Une scène d’agit-pop, rare au Moyen-Orient. Sillonnant le Liban à bord d’une fourgonnette bleue, «The Caravan project », qui a déjà fait escale dans quarante villes, explore sur un ton tragi-comique les difficultés quotidiennes des réfugiés syriens qui représentent aujourd’hui le tiers de la population du Liban. Attablée à la terrasse d’un café à Beyrouth, Sabine Choucair, qui perçoit dans ce drame un écho de l’histoire du Liban, nous a raconté sa démarche.

The Caravan project, Credits Photo: Melinda Trochu
The Caravan project, credits photo: Caroline Gervay

Vous avez travaillé dans les camps de réfugiés de la plaine de la Bekaa, une zone frontalière avec la Syrie,  avant de monter ce spectacle…

Sabine Choucair
Sabine Choucair        Crédits: Melinda Trochu

Sabine Choucair: J’ai d’abord mené durant presque un an des ateliers de théâtre, de conte et d’art thérapie avec plus de 300 personnes, ce qui a créé un véritable terrain de confiance, de partage et de complicité avec les habitants du camp d’Al-Salem. Sous couvert d’anonymat, j’ai pu collecter des centaines d’histoires, pour finalement conserver huit récits très originaux et poétiques, loin de tout pathos. Par exemple, et c’était très inattendu, une femme dont l’histoire est reprise dans la pièce s’est confiée à nous, parlant de son histoire, de sa vie de couple. Avant la guerre, elle vivait en Syrie avec toute la famille de son mari, dans la même maison, dans une proximité gênante. La nuit, lorsqu’elle se déplaçait pour rejoindre la chambre de ce dernier, ou même se rendre aux toilettes, chacun y allait de son petit commentaire ! Cette situation tragi-comique s’est prolongée jusqu’au jour où ils ont pu acheter leur propre maison. Mais deux mois plus tard, la guerre a détruit leur foyer, ils ont fuit au Liban ! Ici, ils vivent dans une maison sans porte, avec juste un petit rideau qui sépare leur lit de celui des enfants. Parfois, quand ils font l’amour, elle récite à voix haute des versets du Coran pour que ses enfants pensent qu’elle est en train de prier ! Je voulais avant tout raconter des histoires humaines, intimes, les difficultés réelles. La dynamique s’approche parfois de la farce, ponctuée par des rebondissements et des mésaventures, mais le fond reste éminemment tragique. Tout le monde peut s’identifier, d’autant que les Libanais ont eux aussi vécu en groupe, confinés dans des abris-souterrains, pendant la guerre civile. Je connais énormément de couples qui ont souffert du même manque d’intimité !

Qui sont les jeunes acteurs syriens que vous avez engagés ? Racontent-ils eux-aussi leur propre expérience ?

S.C : Ils ne jouent pas forcément leur propre histoire mais celle de leurs parents, de leurs oncles, de leurs amis. Ils sont six et forment un groupe très soudé. Le plus jeune, Mohammed, âgé de 12 ans, a tellement insisté le jour du casting que j’ai fini par céder. Je lui ai expliqué qu’il était trop petit mais il répétait sans cesse : «Je suis un très bon acteur, tu dois me donner une chance ! », il s’est avéré excellent. Aujourd’hui, il a souhaité être scolarisé dans le seul but de faire du théâtre à l’école ! Sa sœur, Hanan, âgée de 15 ans, est l’unique fille qui s’est présentée au casting, sa mère a eu l’intelligence de l’y autoriser. Au début, elle ne bougeait pratiquement pas son corps, comme s’il cela lui était formellement interdit, puis elle s’est libérée. Cette famille, arrivée il y a cinq ans de Homs, est toujours sans nouvelle du père porté disparu. Pendant deux mois, j’ai formé ce groupe de jeunes au jeu en m’inspirant de la méthode de Jacques Lecoq, axée sur le corps et l’imaginaire. Lors du processus de création, les adolescents ont inventé des histoires, qui, bien qu’elles soient de pure fiction, révèlent des souvenirs traumatiques liés à la guerre. Dans l’une d’elles, il est question d’un chauffeur de bus que l’on rosse à coups de barre de fer, sa tête est plongée plusieurs fois dans un seau d’eau, une forme de torture pratiquée en Syrie.

répétitions du Caravan project
répétitions du Caravan project, crédits photo: Florence Massena

Quelles sont les réactions du public libanais face à un sujet aussi sensible ?

S.C: Grâce au mini-van, nous jouons partout au Liban, dans les villages chrétiens, musulmans, druzes. De Tripoli à Saïda, en passant par Beyrouth. Le pays est très divisé, certains chrétiens craignent de se rendre dans les zones musulmanes, d’où mon souhait de faire circuler cette parole là où les discriminations sont visibles. Avant chaque représentation, on improvise un petit tour dans la ville pour annoncer notre venue à l’aide d’un mégaphone et le public arrive. Le toit de la camionnette se déploie comme une scène tandis que des matériaux récupérés dans les camps, matelas, bouteilles, tissus, cahiers, servent d’accessoires. Je m’attendais à des réactions très hostiles de la part des libanais, ça n’a pas été le cas du tout! Une fois seulement, un homme a menacé de mort toute l’équipe, j’ai réussi à le calmer en lui parlant pendant toute la représentation ! Il arrive que des spectateurs râlent en disant que nous racontons des bêtises, que les réfugiés sont aidés par l’Union européenne, qu’ils auraient préféré assister à de la danse ou de la musique, mais ça reste plutôt rare. Le public libanais a semblé parfois très touché, notamment quand le récit aborde le sort réservé aux cadavres. Au Liban, les réfugiés syriens ne peuvent pas enterrer dignement leurs proches, on leur interdit l’accès aux cimetières, déjà surpeuplés. On leur dit de retourner enterrer leurs morts chez eux, en Syrie! Alors ils enterrent les cadavres la nuit, illégalement. Pour le public, cette histoire a fait ressurgir les spectres de la guerre du Liban, car un grand nombre de personnes ont disparu pendant le conflit (17 000 personnes entre 1975 et 1990). De nombreux spectateurs pleurent dans l’assemblée à ce moment de la pièce. Mais aujourd’hui, le drame des réfugiés syriens fait aussi résonance en Europe où j’aimerai poursuivre cette année notre tournée. Notamment en France et en Allemagne, où les préjugés et l’extrême droite paraissent toujours plus virulents face à la crise des migrants.

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The Caravan project, crédits photo: Caroline Gervay

D’une manière plus large, comment expliquez-vous la montée des tensions entre Libanais et Syriens, deux peuples si proches historiquement et culturellement ? 

S.C : Quand la guerre a éclaté en Syrie, il y a d’abord eu un grand élan de solidarité du peuple libanais vis-à-vis des réfugiés syriens. Quatre ans plus tard, l’opinion s’est totalement inversée, les réactions sont devenues hostiles face à l’afflux massif de réfugiés. « Les syriens nous volent notre travail ! » entend-on dire fréquemment. Il faut rappeler que l’on compte désormais prêt d’1,5 million de réfugiés syriens au Liban pour une population globale de seulement 4,5 millions d’habitants ! Au quotidien, cela génère beaucoup de tensions, notamment autour du travail, car les Syriens représentent une main d’œuvre peu coûteuse, qui concurrence même l’emploi des réfugiés palestiniens ! Le gouvernement interdit la construction de véritables camps et refuse le statut de « réfugié », préférant celui de « déplacé », qui minimise le risque d’une implantation à long terme. A Beyrouth, la majorité des Syriens sont à la rue, tentant de survivre dans une grande misère. Dans certains villages, les municipalités adoptent des mesures discriminatoires, allant jusqu’à imposer un couvre-feu qui interdit aux Syriens de se déplacer après 19 heures ! Dans l’imaginaire collectif, les amalgames qui associent les réfugiés syriens à Daesh sont fréquents, la méfiance règne. Choquée par un tel climat d’oppression, j’ai eu envie de récolter la parole des réfugiés pour tenter de faire dialoguer ensemble Syriens et Libanais.

The Caravan project, Crédits photo: Caroline Gervay

Exilés à quelques kilomètres de chez eux

Depuis 2011, le Liban fait face à un afflux sans précédent de réfugiés syriens. L’an passé, le gouvernement libanais a considérablement durci les conditions d’accès au permis de séjour, plongeant de nombreux réfugiés dans la clandestinité et la misère (70 % d’entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés). C’est pour mettre en lumière cette situation que la clown et metteuse en scène libanaise Sabine Choucair a collecté la parole de plus de 300 réfugiés hommes, femmes et adolescents.

Pour aller plus loin http:http://sabinechoucair.blogspot.fr

Article publié le 13 janvier 2016 dans la rubrique Culture du Monde. fr

Berlin, sommet de la gastronomie bio

Si en France les chefs utilisent souvent des produits issus de l’agriculture biologique, ils les mettent rarement en avant. A Berlin, en revanche, la gastronomie accorde au bio une place d’excellence. Rien d’étonnant lorsqu’on sait que l’Allemagne est le premier marché européen de ce label.

La Mano Verde . Crédits photo: DR

Adieu tristes brouets et gâteaux secs de pénitence ! Berlin invente la gastronomie biologique, aussi sophistiquée que gourmande ! Si cette vibrante capitale est bien connue pour ses clubs électro, elle l’est moins pour sa gastronomie. A fortiori pour sa gastronomie bio ! Pourtant, la ville est pionnière en matière de green food, ce qui n’étonne guère, puisque, très sensibles à l’environnement, les Allemands en sont le véritable fer de lance. A Berlin, vous trouvez tout en bio, des supermarchés aux boulangeries, des cafés aux glaciers… Mais surtout, ce qui nous étonne beaucoup nous français, ce sont les prix, quasi identiques à ceux de l’alimentation courante ! C’est peut-être ce dernier facteur, économique, qui a permis à certains restaurateurs berlinois de révolutionner la cuisine biologique, de l’éloigner de toute ascèse.

A La Mano Verde par exemple, située dans le quartier de Charlottenburg, un chef, français d’ailleurs, Jean-Christian Jury, s’est lancé dans un pari presque insensé, servir une cuisine végétarienne et biologique mais digne d’une table gastronomique. « Lorsque j’ai ouvert La Mano Verde,en 2008, j’ai vite compris que je ne pourrai me contenter des 0,1% de végétariens pour seule clientèle. Cela faisait au mieux quatre clients par jour ! J’ai troqué le terme de cuisine végétarienne pour celui de cuisine à base de plantes, moins effrayant pour le grand public » raconte-t-il. C’est le début d’une révolution culinaire que lance ce chef inventif, formé à l’école hôtelière en Suisse puis en Thaïlande, installé depuis presque vingt ans à Berlin. « Pendant longtemps, la cuisine végétarienne et bio a été enfermée dans une image négative et ennuyeuse, liée aux mouvements radicaux militant pour la défense des animaux. J’ai souhaité lui donner un souffle neuf, plus ludique et surtout gastronomique ». Le goût et l’esthétique séduisent dans sa cuisine fraiche et colorée, jouant de toute la gamme des légumes de saison, du plus cru au plus cuit, avec une délicatesse inouïe. « Aujourd’hui, nous vivons dans un monde d’images où le visuel domine les autres sens. C’est en décorant avec élégance mes assiettes, comme n’importe quel plat gourmet, que j’ai réussi à sortir du ghetto la cuisine végétarienne ».

La Mano Verde. Crédits photo : Konzept und Bild/Cathrin Bach

Côté goût, c’est une vraie surprise, mais « pas une punition ! » s’amuse le chef devant notre contentement très visible. La salade de la mer, mélange de cinq sortes d’algues fraiches relevé d’une sauce de légumes racines au curry, de jus de citron et de raisins muscat, fait des émules parmi sa clientèle d’afficionados. « J’adore travailler les algues, en particulier les asperges de la mer, autrement dit les salicornes, riches en minéraux et dotées d’une très belle texture » explique le chef. Tel un Robinson Crusoé, il a passé sept ans sur une ile thaïlandaise afin d’apprendre les bases de la cuisine du cru au côté d’un chef balinais. Follement séduisant, aussi, le ravioli farci de citrouille et de châtaigne, qui serait simplement un plat d’Emilie-Romagne sans l’apport de sa sauce spirituelle, un coulis de sauge relevé de graines de pavot. Quant au gâteau au chocolat, réalisé sans beurre et sans crème, c’est un pari réussi ! Qui ravira les intolérants de tous bords. Jamais à court d’initiative, le chef utilise les techniques de la cuisine moléculaire, et n’hésite pas à faire cuire ses pêches à basse température, à 45 °, afin d’en sublimer texture et saveur ! Aujourd’hui, la clientèle du restaurant ne compte plus que 40% de végétariens. Le public s’est diversifié, signe que son bel établissement, aussi cosy qu’accessible attire des nouveaux adeptes (compter 14 euros à midi/25 euros le soir). « Avec la multiplication des scandales alimentaires, notamment la viande de cheval, ma clientèle n’a jamais été aussi variée ! Jeunes, personnes âgées, familles, tous sont plus attentifs à ce qu’ils mangent, plus méfiants à l’égard de l’agro-alimentaire » souligne-t-il.

Le Sauvage. Crédits photo: 2013 Sauvage-Paleo Restaurant.

Vous n’êtes pas prêt à imaginer un diner sans viande ? Cap sur le Sauvage, une autre adresse où le bio se fait gastronomique ! Dans une ambiance rupestre mais romantique (oui, oui, cela existe !), bougies sur les tables de bois blanc, le Sauvage dévoile une cuisine raffinée inspirée du paléolithique. On connaissait les festins estivaux des tenants de l’archéologie expérimentale et quelques adresses romaines dans le sud de la France. Mais de table gastronomique s’inspirant des techniques datant des cavernes, point du tout ! Ici, on vous sert de la viande, du poisson et des légumes préparés selon les modes de cuisson datant de cette époque! C’est le bio version archéologique ! Autant dire que les marmites fument en cuisine même si vous ne mangez pas une côte d’auroch plantée au bout d’une pique! C’est la cuisson et le choix de produits non transformés, sauvages si possible, qui est ici de mise. La présentation, sur de grandes ardoises sobres, est, elle, des plus sophistiquée. Au menu, un sublime canard cuit dans un bouillon de shiitake (ces champignons japonais), de pousses de soja et de pommes granny qu’accompagne une purée de patates douces au bacon et d’épinards. Ou un filet de loup de mer sauvage à la sauce noix de coco – citron sur un lit de pissenlits de et d’oignons grillés. Sur la table, les petits crackers, le pesto à la roquette ou le sel à la framboise multiplient les saveurs de cette nouvelle gastronomique bio, aussi vivifiante que goûteuse ! Les viandes ont le goût du pâturage, les boites conserves en métal sont interdites de séjour ici et les produits fermentés sont réalisés sur place ! Du vrai fait maison en somme !

La Mano Verde Restaurant Kempinski Plaza, Uhlandstrasse 181-183, D-10623, Berlin. déjeuner: 12h00-15h30, diner : 18h00-23h00 Tel. (030) 889 222 28/ (030) 827 03 120 http. http://www.lamanoverdeberlin.com

Sauvage Plügerstrasse 25, 12047-Berlin, Neuköln. Mardi à dimanche 18 h à 23h. ( comptez 20 Euros pour une entrée+plat ou plat+dessert) Tel: 030/53167547 www. sauvageberlin.com

Sauvage Prenzlauer Berg. Winsstrasse 30, 10405-Berlin. Mercredi au lundi 18h-minuit. Brunch le dimanche 12h-15h30 ( comptez 30-40 euros pour le diner) Tel: 030/381000025.

Comment voyager écolo 
? En train de nuit : un mode de transport férocement écologique, éventuellement amusant, mais pas vraiment économique. Vous embarquez gare de l’Est sur la compagnie City Night Line et vous êtes le lendemain matin à Berlin. Les avantages ? Vous prenez votre frühstück (le petit déjeuner) pendant que la campagne allemande défile derrière la vitre et vous arrivez directement en centre-ville. Cerise sur le gâteau, pour 15 euros supplémentaires, vous embarquez aussi votre vélo ! Mais il faut impérativement réserver plusieurs mois à l’avance pour obtenir des tarifs intéressants (couchette à partir de 49 euros l’aller simple dans une voiture 6 places, voiture-lit avec coin lavabo à partir de 69 euros (Economy), voiture-lit avec douche et wc à partir de 99 euros (Deluxe). Sur http://www.citynightline.fr ou http://www.voyages-sncf.fr

Article publié dans la rubrique Style (Gastronomie/Lifestyle) du Monde.fr le 27 Novembre 2013.

Sur la ligne des horlogers, la musique embarquée

Un voyage sonore transfrontalier, c’est ce que proposent deux associations culturelles, l’une française et l’autre suisse, à bord du petit train de la ligne des horlogers, celle qui franchit les 86 km qui séparent Besançon de la Chaux-de-Fonds. Les voyageurs peuvent écouter sur leur smartphone une création musicale qui accompagne le paysage, après avoir téléchargé une application ou en utilisant des casques et boitiers prêtés tout près des gares de Besançon, Morteau et la Chaux-de-Fonds. Au fil du trajet, long de deux heures, ils découvrent les compositions sonores d’artistes issues des scènes expérimentales ou électroniques. Débutée en juin 2012, cette aventure musicale innovante, appréciée des voyageurs, doit se prolonger jusqu’en septembre 2014. Rencontre avec Audrey Rosales, l’une des conceptrices du projet Traversées et l’artiste eRikm, créateur d’une bande-son diffusée cette saison 2013.

La ligne des horlogers. © Marc Cellier

Olivia Barron: Comment est née l’idée de ces Traversées sonores à bord du train qui dessert la ligne des horlogers ?

Audrey Rosales: Notre association, Intermèdes Géographiques, installée à Besançon et spécialisée dans l’intervention artistique in situ, collabore depuis 2012 avec le centre de culture suisse ABC, ouvert aux formes artistiques plurielles. Ensemble, nous avons eu envie de proposer un autre échange que celui, économique, qui se déroule sur la frontière franco-suisse. La ligne des horlogers est singulière puisqu’elle traverse l’une des dernières frontières du territoire européen. Sans pour autant s’y arrêter car les douaniers sont à bord du train. La ligne est surtout fréquentée par des frontaliers qui travaillent en Suisse dans l’industrie de l’horlogerie et par des Suisses qui vont en France faire leurs achats, parce que les prix y sont attractifs. En collaboration avec des artistes, nous voulions proposer une lecture plus poétique de la notion de frontière.

O.B.: Pourquoi avez-vous choisi d’intervenir dans un espace a priori hostile, bruyant et toujours en déplacement comme le train ?

A.R.: Utiliser le train, c’était l’occasion de croiser un public plus large, celui des ouvriers notamment. Ils vont et reviennent de l’usine, matin et soir, écoutant pour certains les compositions sonores. Une petite fenêtre s’ouvre dans leur journée de travail. Mais la ligne accueille aussi un public hétéroclite, de militaires, de touristes et d’élèves. Cette mixité et le fait que le train soit une plateforme d’échange entre les deux pays, tout cela nous intéressait.

O.B.: Comment les artistes associés, plutôt habitués à travailler le son en studio, réalisent-ils sur le terrain ces ponctuations sonores ?

A.R.: Les artistes voyagent à bord du train pour saisir paysage et sensations. Certains capturent des sons, questionnent les voyageurs, les conducteurs. D’autres visitent les musées de l’horlogerie, découvrent les villages et surtout errent dans les gares. Ils sont ravis de bousculer leurs habitudes, de sortir de leur studio. Le Temps, notion qui tisse l’histoire de cette région horlogère est le fil conducteur de ces créations sonores. A chaque saison, un nouveau voyage sonore est proposé aux voyageurs, commandé à deux artistes différents. L’un signe l’aller, l’autre le retour. Ainsi, l’été 2012 a été ponctué par les créations sonores de l’ondiste Julie Normal et du pianiste Nils Frahm qui ont travaillé sur les ondes Martenot, l’ancêtre du synthétiseur. A l’automne, la guitare des groupes The EX et Jean 20 Huguenin accompagnait le voyage. L’hiver et le printemps ont fait la part belle à des créations plus électros et électroacoustiques avec les artistes eRikm et Abril Padilla.

O.B.: Le titre de votre création sonore, Doubse Hystérie, diffusée actuellement sur la ligne, intrigue. Pouvez-vous expliquer ? 

eRikm: La forme du massif jurassien, celle d’un arc, m’a particulièrement inspiré. Elle me rappelait cette sculpture de Louise Bourgeois, L’Arc de l’hystérie, qui évoque l’hystérie masculine, un phénomène totalement tabou, le fait que certains hommes souffrent de ne pas pouvoir enfanter. Aussi j’ai eu envie de travailler sur les limites du corps, ses frontières. Ma traversée, principalement électronique, est rythmée par des battements de cœur, réalisés grâce à un instrument thaïlandais, le Khên, ancêtre de l’orgue à bouche. Ce qui m’intriguait, c’était d’explorer la manière dont le son qui investit l’espace mental, privé par définition, se déplace au sein d’un espace public, le train, lui-même toujours en mouvement. C’est aussi fascinant que des poupées russes ! Dans un train, l’écoute du public se dissipe facilement. Pour faciliter la concentration, il m’a fallu étirer ma musique, trouver des harmonies, exactement comme pour le son d’un film ou d’une pièce de théâtre.

Liens :

Traversées, jusqu’en Septembre 2014 sur la ligne des horlogers.
Application pour Androïd à télécharger gratuitement. Pour les personnes non équipées, casques et boitiers sont prêtés près des gares de Besançon, Morteau et la Chaux-de-Fonds  : https://www.intermedgeo.com/traversees.html

Extraits de Doubse Hystérie, la traversée sonore d’eRikm diffusée sur la ligne des horlogers jusqu’au 30 juin 2013: https://soundcloud.com/intermedes-geographiques/erikm-saison-4-printemps.

Article publié dans la rubrique Musiques du Monde.fr le 24 Mai 2013

 

Artistes sans gravité

Une résidence en apesanteur pour artistes à bord d’un Airbus A300 : telle est l’initiative « unique au monde » imaginée par l’Observatoire de l’espace du CNES de Paris. Une session vient de se clore à l’aéroport de Bordeaux-Mérignac.

Jean Lambert-Wild lors de sa performance Space out Space, 28 Mars 2013.
© Tristan Jeanne-Valès

Le metteur en scène Jean Lambert-Wild et l’écrivain Eric Pessan ont vécu une expérience de montagnes russes d’un genre nouveau. Du 26 au 28 mars, à bord d’un Airbus A300 Zéro-G (zéro gravité) au départ de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, ils ont accompagné des scientifiques lors de vols en apesanteur. Après s’être élevé à 8 500 mètres au-dessus de l’Atlantique, l’avion pique soudainement à   6 000 m, ce qui annule la gravité un court instant.

Véritable laboratoire flottant, l’Airbus accueille chaque année, depuis 2006, deux artistes sélectionnés par le CNES de Paris. Les créateurs cohabitent avec les chercheurs (et leurs propres expérimentations) et réalisent d’étonnantes performances dans les airs. « L’idée n’est pas d’envoyer des artistes faire des galipettes dans l’espace mais d’impulser une véritable création artistique spatiale », explique Gérard Azoulay, responsable de l’Observatoire de l’espace du CNES, à l’initiative de cette résidence. Si l’espace a influencé de nombreux genres, du cubisme à la musique électronique, son capital imaginaire est loin d’être épuisé. Pour Jean Lambert-Wild et Eric Pessan, ce fut une « expérience inouïe ». Elle inspirera deux créations qui seront présentées dans un an au festival du CNES, Sidération, consacré aux imaginaires spatiaux.

Avant le vol, les passagers reçoivent une injection de scopolamine, remède au mal des transports. S’ils planent, ce n’est pas seulement sous l’effet de ce médicament, dérivé du datura, consommé lors des transes chamaniques. Car, quand l’avion atteint le pic de sa parabole, savants, artistes, mouches-cobayes et fluides fluorescents flottent pendant vingt-deux savoureuses secondes d’apesanteur. « Je baignais dans un présent absolu. Totalement grisé, je suis monté au plafond, j’ai marché la tête à l’envers », raconte Eric Pessan. L’auteur a gribouillé ses impressions hallucinées sur un calepin. Mais feuille et stylo se sont envolés dans les airs. A l’insouciante légèreté de l’être succède une chute brutale où chacun s’écrase, avec la sensation de peser le double de son poids. « On est comme une pauvre limaille de fer magnétisée par un aimant », dit Eric Pessan. La même « pirouette » est répétée à trente reprises.

L’avion, aménagé pour l’expérimentation scientifique, a des airs de vaisseau spatial. Bardé de sangles rouges, de filets, d’ordinateurs vissés au sol, l’appareil rappelle 2001, L’Odyssée de l’Espace, le film de Kubrick. Une lumière blafarde inonde l’intérieur de la carlingue, tapissée d’un tatami moelleux pour amortir les chutes. Au sol, les scientifiques ont fixé de curieuses machines, un vélo, des baskets usées pour rester enraciné malgré l’apesanteur. Une aire de flottement, le seul espace vide, est réservée aux artistes. « Lors du vol, une mouche-cobaye s’est échappée de son bocal! », raconte une jeune chercheuse. « J’étais entouré d’un savant au crâne chauve recouvert d’électrodes, un autre flottait au milieu de ses souris », se souvient, amusé, le metteur en scène Pierre Meunier, résident en 2010.

Un laboratoire artistique

Favoriser l’irruption de l’art au sein d’un univers complexe, souvent réduit aux grandes découvertes spatiales : telle est l’idée novatrice de cette résidence. « Il faut décloisonner l’espace de son carcan scientifique, inaccessible au grand public. Le cosmos traverse de nombreux imaginaires poétiques et artistiques, notamment à travers l’œuvre du peintre français Yves Klein (1928-1962). Il collectait absolument toutes les coupures de presse sur l’envol du Spoutnik», explique Gérard Azoulay, à l’origine du projet. Cet astrophysicien amoureux des arts propose aux artistes résidents un accompagnement singulier. « Ils peuvent consulter les archives spatiales, visiter les laboratoires, rencontrer les équipes scientifiques ».

L’auteur Eric Pessan s’est amusé, la veille du vol, à écrire le récit de son voyage à venir : « Je multiplie les résidences artistiques bizarres. L’été dernier, j’ai passé quelques semaines sur Le cargo des auteurs. Nous avons voyagé de Dunkerque à Pointe-à-Pitre. Lorsque je poste des photos de mes voyages sur Facebook, mes amis croient que c’est fictif, ce qui ne manque pas de m’amuser ! Du coup, j’ai écrit le récit de mon vol avant de partir! ». Il rédige maintenant une autre version, a posteriori. « On nous dit qu’un voyage en apesanteur est indescriptible. Je vais tenter de relever le défi ». Dans les airs, il avoue n’avoir pensé à rien. Un « vide euphorique ».

Le carnet d’Eric Pessan flotte dans les airs. © Capture d’écran, Eric Pessan

Fasciné par la science-fiction américaine, Eric Pessan écrit, lui, dans une veine plus réaliste. Il utilise cependant des thèmes propres au fantastique comme la fracture entre des mondes étrangers, le chaos ou la catastrophe. Il vient de terminer un roman sur un adolescent persuadé d’avoir vu des soucoupes volantes. « Pour cet ouvrage, j’ai visité à Toulouse la seule agence mondiale spécialisée dans l’observation des ovnis, le GEIPAN ». Dans son prochain roman, sur les sans-papiers, une adolescente audacieuse embarquera dans un vol en apesanteur.

D’autres artistes poussent l’expérience à l’extrême. Rendu sourd et aveugle par un masque en forme de cube noir, le metteur en scène Jean Lambert-Wild, par ailleurs directeur du théâtre de la Comédie de Caen, s’est risqué à une performance de haut vol. « Il semble que je sois le premier au monde à tester l’apesanteur sans l’aide de ces deux sens, l’ouïe et la vue. Sans aucun référent donc ». En vol, il a réalisé une chorégraphie conçue avant le départ, « une exploration du corps en l’absence de gravité ». Son projet, Space out Space, est le prémisse d’une future mise en scène. « L’apesanteur n’a rien à voir avec la libération qu’on imagine, c’est un véritable arrachement. Un combat contre un géant où il faut finalement rendre les armes ». Dans son journal de bord, il écrit avoir été surpris par « ce changement qui transforme en un instant les lignes internes et externes du corps ». Avec l’impression de cesser enfin le combat permanent contre la gravité. Une douceur nouvelle, à ses yeux : « Là-haut, le silence et la sérénité s’imposent ». L’apesanteur apprivoisée, il a joué de cabrioles, de saltos, de parades, forçant l’admiration de tout l’équipage. Sous le regard de six caméras dont les images 3D serviront de toile de fond à sa future mise en scène.

Liens :
Le journal de bord de Jean Lambert-Wild : http://www.franceinter.fr/blog-space-out-space
-Le film d’Eric Pessan dans l’avion : http://www.dailymotion.com/video/xyk18t_carnet-de-note_creation?start=2#.UVUxUzf75R0

Article publié dans la rubrique Culture (Arts) du Monde.fr le 12 Avril 2013.