Le changement, c’est hier !

L’avant première d’Après Mai, nouveau film d’Olivier Assayas, avait lieu lundi 15 Octobre au grand cinéma d’art et essai de Strasbourg, le Star St Exupéry. Rencontre avec les acteurs et un cinéaste féru des années soixante-dix, de rock et de contre-culture.

Mai 68, c’est un peu la mythologie de mes chers parents. Si mon père créait le mouvement « O.R.G.A.S.M.E » (ou organisation rouennaise garantissant l’assistance sexuelle en milieu étudiant) tout en militant pour la défense des prisonniers, ma mère, alors malade, suivait tous les événements cramponnée à son poste radio. Machine à fantasmes, Mai 68 reste pour moi synonyme d’un engagement radical, intense, celui d’un joyeux bouleversement dans la France traditionaliste de De Gaulle. La France « moisie » de Sollers.

Et c’est justement cette vision trop idyllique qu’Olivier Assayas tente de bousculer, de nuancer. En plaçant son intrigue dans le Paris des années soixante-dix, il nous livre le portrait d’une jeunesse qui, enfant pendant Mai 68, « porte sur ses épaules la réussite d’une révolution ». Ces lycéens, plongés dans un bain de marxisme, de trotskisme ou de maoïsme, doutent, s’interrogent, se radicalisent. En ressort une certaine dureté qui contraste avec leurs adolescences. « Je voulais éviter ce lieu commun sur la joie de la jeunesse. Je ne suis pas nostalgique, on doute tellement quand on est jeune » souligne Assayas. Clément Métayer, l’acteur principal, raconte sa difficulté à incarner la violence, la force de conviction de son personnage : « Je suis peu engagé politiquement si bien que la brutalité comme la rhétorique des débats politiques m’étaient tout à fait étrangers » confie-t-il.

Son personnage, Gilles, n’est autre que le jeune Assayas. Dans ce film autobiographique, le réalisateur raconte « les choses (qu’il) a vues, observées » comme un roman d’apprentissage. Un groupe de jeunes gens, un temps soudé par la lutte politique, explose en s’individualisant. « La génération soixante-dix est marquée par la remise en cause des valeurs matérielles. Lorsque j’étais jeune, il était très mal vu de faire des études. Devenir artiste était également très problématique». Le personnage de Gilles témoigne de cette complexité. Tiraillé entre sa fascination pour un engagement radical et son rejet du dogmatisme, il tente de trouver des réponses dans l’art. « Je vis dans mes imaginations et quand le réel frappe à ma porte, je ne l’ouvre pas » dit-il dans le film. Un temps peintre, il s’implique dans la presse libertaire, côtoie syndicalistes et hippies, doute des acquis de la Révolution culturelle et s’indigne de voir son père tourner des épisodes débilitants de l’inspecteur Maigret !

Ce scénario intime contraste avec Carlos, précédent film d’Assayas, fresque implacable sur la vie du célèbre terroriste vénézuélien. « Le parcours de Carlos était tristement déprimant. Ce que l’on sait de son implication dans les guerres de Syrie et de Libye, de sa fin pathétique, tout convergeait vers un tableau infiniment noir de la lutte politique. Avec Après Mai, j’ai voulu nuancer mes propos en donnant un visage à la fois brut et lumineux à l’engagement » explique le réalisateur. « D’autant que la question de Mai 68 est toujours problématique. On s’interroge encore sur cette révolution. A-t-elle réussi ou échoué ? Etait-ce une révolte de la jeunesse ? Si Mai 68 a suscité autant d’interprétations, c’est qu’elle s’inscrit dans notre mémoire collective, dans nos imaginaires » conclut-t-il.

Si la vision n’est en rien angélique, elle témoigne, cependant, de la véritable ferveur d’Assayas pour cette époque, celle de son adolescence. « Je ne peux que succomber à l’énergie de Mai 68 ! » confie le réalisateur amoureux de ce temps où « il était encore possible de croire à l’impossible ». Parfois didactique, le film pêche à vouloir rendre tout de la complexité de la période. Son intention, celle de « témoigner aux jeunes gens d’aujourd’hui ce qu’a été cette époque » laisse perplexe. Le film semble nous dire : regardez comme nous étions impulsifs, engagés et perdus dans le tumulte d’une époque révolutionnaire ! La théâtralisation de débats enflammés, de manifestions violentes sacralise le spectaculaire du moment. Une fois passé un sentiment de jalousie cuisante, on se dit à quoi bon ? Pourquoi Assayas n’a-t-il pas fait un film sur l’engagement, si évanescent, de ma génération ? Celle qui a vu, dans son adolescence, l’arrivée fracassante du Front National au second tour d’une présidentielle. Celle qui, sans cesse, se trouve tiraillée entre désir de changement et impuissance. Un tweet assassin a-t-il le poids d’un pavé ? Où se cache notre révolution ?

Après Mai, un film d’Olivier Assayas avec Clément Métayer, Lola Creton, Félix Armand, Carole Combes, India Salvor Menuez, Hugo Conzelmann, Mathias Renou et Léa Rougeron. Sortie Nationale le 14 Novembre 2012. MK2 productions.

Le blogage !

© TeatroAbadia-RosRibas

« L’écriture est un voyage. Il faut se laisser influencer par ce que l’on rencontre en écrivant. » Krystian Lupa

Si l’angoisse de la page blanche (ou leucosélophobie de son petit nom) a quelque chose de romantique chez Mallarmé, quand elle prend la forme d’un fichier Word 2007 c’est tout de suite moins excitant ! En plein blogage, je décide de me changer les idées en allant voir La cité du rêve au Théâtre de la Ville mis en scène par le maitre polonais j’ai nommé : Krystian Lupa.

Me reviennent alors les moments passés en sa compagnie lors d’une Master class à l’école du Théâtre National de Strasbourg. S’inspirant des procédés d’écriture de James Joyce, Krystian Lupa incite ses comédiens à rédiger chaque jour un texte qui se rapproche, à bien des égards, de la pensée automatique : le monologue intérieur.

Je m’étais moi-même prêtée au jeu. Et à bien y réfléchir mes interrogations actuelles rejoignent celles qui furent alors les miennes. Comment commencer ? A libérer sa pensée, puis à écrire sa pensée ? Si un blog n’est pas un monologue intérieur, il témoigne, lui aussi, de cette parole brute livrée à vif. Il nécessite ce même lâcher-prise permettant de jongler entre associations d’idées, rêveries et autres sensations. Relisant mes notes de stage, je me surprends à entendre les conseils du maitre sous un nouveau jour :

 « Il faut que le monologue (blog) échappe à la description. Il est chaotique et mouvementé »

 « Ecrire un monologue (blog), c’est comme entrer dans un jardin et saisir ses impressions.»

 « Au début, l’acteur (le blogueur) écrit comme un comptable ou un écolier. C’est au moment où il se laisse aller que cela devient intéressant »

« C’est au comédien (blogueur) de choisir le moment précis pour écrire son monologue (post) ainsi que la forme qu’il prendra. Son état peut déteindre sur son écriture, sur sa technique. Si mon état est plein de pensées obscures, c’est comme si je partais à la cueillette des fraises des bois. Si je me suis disputé avec mon amant, je vais écrire différemment. Il faut que je construise le chaos. »

 « Si je note ma pensée, elle devient plus précise. Au prochain écrit, ma pensée vient tout de suite. L’écriture provoque et réveille en chacun de nombreuses sphères».

 « Les monologues (blogs) n’ont ni débuts ni fin, ils sont infinis.. ».

Ceci est donc tout sauf le début de mon blog !