« Nachlass » réinvente notre dernier acte

Le théâtre peut-il se jouer de la mort et du temps ? C’est la question dont s’est saisi le collectif berlinois Rimini Protokoll qui construit actuellement à Lausanne une performance avec huit personnes mourantes. Nachlass*  donne la parole à un groupe de français et de suisses, jeunes ou moins jeunes, qui n’assisteront peut-être pas au soir de la première. Loin de tout attrait morbide, Rimini Protokoll interroge cette disparition, jouant avec les traces laissées par ces êtres, memento mori bien vivant. Photographies, vidéos, enregistrements et objets chers aux protagonistes viendront donner corps à cette sonate des spectres, jetant le trouble chez les vivants. Un bâtiment, huit chambres, aucune présence humaine, tel est le mémorial intime conçu par le scénographe Dominic Huber. Une pièce sans acteurs en somme, proche de l’installation d’art contemporain. Ce n’est évidemment pas un hasard si cette création voit le jour en Suisse, pays pionnier en terme de recherche et de gestion médicale de la mort, autorisant l’assistance au suicide, encore interdite en France. Juste avant sa création au Théâtre de Vidy-Lausanne, à la rentrée prochaine, puis sa venue en France, nous avons rencontré le metteur en scène Stefan Kaegi autour de ce projet, fruit d’un long travail débuté il y a deux ans.   

© Walter Schels. Inspirations pour Nachlass
Photographie de Walter Schels. Inspirations pour Nachlass

Deadline, l’un de vos précédents spectacles, abordait déjà la question de la mort par le biais de son industrie. Qu’est-ce qui a suscité un regain d’intérêt pour cette thématique si sensible ?

Stefan Kaegi, D.R
Stefan Kaegi, D.R

Stefan Kaegi : Aujourd’hui, il faut planifier jusqu’à sa mort. Les centres funéraires sont submergés de demandes pour des rituels laïques toujours plus inventifs. Tout est scénarisé, anticipé, que ce soit pour la dispersion des cendres ou le choix des cercueils, rappelant l’univers de la série télévisée « Six Feet Under ». Malgré cette volonté de maitrise absolue, le scandale de la mort demeure, incontrôlable. Plus que la mort en soi, c’est cette tendance à la rationalisation qui nous a interpellé. A la différence de Deadline, où nous donnions la parole à des experts, médecins légistes ou directeurs de crématorium, Nachlass s’est construit avec des personnes directement confrontées à leur mort prochaine. Ce qui nous intéressait, c’était d’investir l’ensemble des lettres, œuvres, documents, qui dessinent le corpus de leur existence, bien  loin des questions d’héritage. Capter des fragments de vie, explorer leurs désirs pour les offrir plus tard au public, quand ces êtres auront peut-être disparu. L’une des protagonistes, une française venue en Suisse pour bénéficier de l’assistance au suicide, aurait aimé devenir chanteuse. Toute sa vie secrétaire dans une entreprise automobile, elle n’a pu réaliser ce voeu. Pour ce spectacle posthume, elle a enregistré une chanson qui sera diffusée au cours de la performance, et nous a confié avoir ainsi réalisé son rêve ! Elle est décédée juste une semaine après l’enregistrement.

Inspirations, Nachlass, Rimini Protokoll
Inspirations, Nachlass, Rimini Protokoll

Pourquoi avoir choisi la Suisse comme terrain d’observation?

Stefan Kaegi : Observer la mort en Suisse, c’est un peu comme faire un voyage vers le futur, les avancées technologiques sont stupéfiantes. Plus qu’ailleurs, on s’applique à avoir raison de la mort, on accélère ou on retarde sa venue. Peu de pays permette une telle approche, et c’est pour cela que nous en avons fait le point de départ de Nachlass. A Genève, les instituts de recherche visent au prolongement de l’espérance de vie au-delà de 130 ans, alors qu’elle est déjà de 82 ans en Suisse, bien plus qu’ailleurs. Le Human Brain Project s’emploie à l’analyse détaillée du cerveau humain, explorant les lacunes de notre mémoire, défaillante au long cours alors que nous vivons toujours plus vieux. En parallèle, il est désormais possible de décider de sa propre mort grâce aux organismes d’assistance au suicide telles Exit ou Dignitas. Dans Nachlass, deux de nos protagonistes y ont eu recours, dont une française. Elle nous a longuement parlé du sentiment d’injustice qu’elle avait ressentie dans son pays, celui de ne pouvoir partir dignement, mais aussi légalement. La Suisse expérimente des projets avant-gardistes dont on discute actuellement dans toute l’ Europe. Je crois que l’économie de nos nations n’est pas faite pour forcer les gens à vivre plus longtemps qu’ils ne le désirent.

Le thème de Nachlass est particulièrement éprouvant, voire dérangeant. Comment êtes-vous parvenu à trouver la bonne distance ?

Stefan Kaegi : La mort n’est pas forcement triste. C’est un phénomène tragique mais naturel, que la société refoule. Nous avons parfois beaucoup ri, comme avec Mme B., qui nous a confié être de toute façon trop vieille pour pleurer ! Elle n’a d’ailleurs plus de larmes ! Les personnes en fin de vie ont un vif désir de témoigner, contrairement à leur entourage, souvent très peiné. Nous avons partagé de très jolis moments avec cette suissesse de 94 ans, longtemps ouvrière dans une usine de réveils, elle travaillait dans le temps donc. Logiquement, nous avons discuté de l’éphémère, de la photographie, qu’elle a pratiquée toute sa vie, de l’image qui perd son signifiant une fois l’artiste disparu. Ses clichés forment un saisissant portrait de la classe ouvrière suisse, dont on ignore à quel point elle était très pauvre. Nous avons également travaillé avec un genevois de 40 ans, qui sait qu’il ne verra probablement pas grandir sa fille de 14 ans. Pour Nachlass, nous avons réalisé une série d’enregistrements qui le montre bien vivant, à la pêche ou ailleurs. C’est l’image qu’il veut que l’on garde de lui, loin des ravages de la maladie. Enfin, il y a aussi cette avocate suisse, très âgée, qui a décidé de se suicider dans trois ans. D’ici-là, elle souhaite dépenser tout son argent en le distribuant à des personnes de son choix car elle n’a aucune confiance en l’Etat !

Inspirations, Nachlass, Rimini Protokoll

L’espace est un acteur central de vos performances. Quel dispositif avez-vous imaginé ici ?

Stefan Kaegi : Avec Nachlass, qui est une pièce sans acteurs, nous souhaitons créer une expérience immersive. Le public se déplacera en petits groupes à travers les huit chambres, toutes donnant sur une salle d’attente. Dans chacune, il découvrira des objets, traces, meubles ou odeurs appartenant aux protagonistes, chargés de souvenirs heureux ou douloureux. Il y aura des documents, témoignages audio et autres messages directement adressés au public. La voix du mort décidera d’ailleurs de la position adoptée par ce dernier, créant un jeu de connivence. La non-présence se laissera-t-elle représenter ? C’est ce que nous découvrirons ! Au-delà des témoignages personnels, Nachlass interroge des thèmes comme la médecine du futur, la mémoire, l’héritage immatériel. Je pense que le public s’interrogera aussi sur sa propre mort, sur la manière dont il souhaite organiser son départ, en miroir. Aujourd’hui, les cimetières témoignent  souvent moins de la vie d’un défunt qu’un simple site web ou qu’un compte Facebook. L’espace de la mort est devenu étrange.

Premières esquisses pour la scénographie de Nachlass
Premières esquisses pour la scénographie de Nachlass

Première en Septembre 2016 au Théâtre de Vidy-Lausanne, Suisse- Tournée prévue en France à Annecy, Dijon et Strasbourg.

Nachlass : Mot allemand se composant de « nach » ( après) et du verbe « lassen » (laisser). « Nachlass » correspond à l’ensemble des biens matériels et immatériels laissés par un défunt. Dans un sens plus spécifique, notamment dans la recherche , « Nachlass » désigne la totalité des archives ( lettres, œuvres, documents…) qui étaient en possession d’une personne ou le corpus qu’elle a construit.

Article publié le 26 avril 2016 dans la rubrique Culture ( Scènes) du Monde.fr

 

 

Rimini Protokoll joue l’Europe à domicile

Rendre visite aux européens chez eux, à domicile, c’est le projet excitant du collectif berlinois Rimini Potokoll, invité par le théâtre de la Commune, à Aubervilliers, jusqu’au 13 décembre. Pour Europe : visite à domicile, le collectif investit chaque soir des appartements prêtés par 28 volontaires. Ludique et participative, cette performance pour quinze spectateurs, qui emprunte ses codes au jeu de société, sonde une identité européenne encore énigmatique. Que reste-t-il en nous, chez nous, de l’Europe, s’interroge Rimini Protokoll. Fruit d’une collaboration avec des experts de l’Union européenne, la performance s’est déjà jouée dans près de 340 logements. Des squats berlinois aux demeures cossues de Copenhague, et même dans un hôpital, à Prague, autour du lit d’un patient ! Un dispositif percutant, qui passe au crible notre rêve d’Europe.

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Europe : visite à domicile, Aubervilliers, D.R

Une heure avant le spectacle, un email énigmatique nous donne rendez-vous dans une rue du centre d’Aubervilliers. Kebabs, immeubles de briques rouges, petite ruelle sombre, nous y sommes. C’est une résidence moderne et confortable. Dans le salon, une dizaine de personnes forment une drôle de famille recomposée, étrangement silencieuse. Ce sont les spectateurs. Sur l’immense nappe est imprimée une carte d’Europe. Mireille*, chaleureuse retraitée qui a accepté d’héberger l’événement sans rien en connaître, nous accueille. Son chien Yuki frétille. Un fac-similé du « J’accuse » de Zola s’affiche au mur. « Quand on est invité chez quelqu’un, quelque chose de très intime se tisse. L’hôte nous demande d’enlever nos chaussures, notre manteau, dans un petit rituel. On reconnaît des livres, des détails familiers, cela entraine une forme de confiance», raconte Stefan Kaegi, membre fondateur de Rimini Protokoll. Les quinze inconnus, mélange étonnant de jeunes actifs et de seniors, sont vite à l’aise. D’ailleurs le maître de cérémonie, Emilie, vient d’enfourner le gâteau, l’atmosphère se fait conviviale. Personne ne devine qu’une machine infernale, un boitier qui ressemble à un pacemaker, va bientôt changer le court des évènements !

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Rimini Protokoll ©Pigi.Psimenou

Car c’est un jeu redoutable auquel convie Rimini Protokoll. Un par un, chaque participant actionne le bouton vert du boitier électronique. « C’est un metteur en scène extériorisé », explique Stefan Kaegi. Une consigne s’imprime sur un ticket de caisse. Le dispositif, très ludique, incite à la confession, c’est un jeu de questions-réponses. « Au delà des statistiques, c’est l’histoire intime des gens qui témoigne de l’Europe d’aujourd’hui », explique Stefan Kaegi, pour qui les joueurs, véritables « experts du quotidien », sont les garants de la dramaturgie. Mireille, notre hôtesse, historienne à la retraite, explique qu’elle a emménagé à Aubervilliers attirée par la diversité de cette commune riche de 70 ethnies. Un point essentiel pour celle qui se sent plus citoyenne du monde qu’européenne. Ce soir-là, les jeunes avouent qu’il ont peur de l’avenir mais la majorité d’entre eux aspire à l’abolition des frontières. « Certains constats nous semblent parfois étranges », confie Stefan Kaegi. « Lorsque nous avons joué en Norvège, l’un des pays les plus riches d’Europe, près de 40% du public affirmait avoir peur du futur, contre 13% à Hanovre ou Copenhague » souligne-t-il. Les réponses viennent nourrir un site web dédié au projet. Alimenteront-elles un jour les recherches des sociologues ? Le collectif n’a pas encore tranché.

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Les jeunes effacent les frontières. 

Second round

Avez-vous déjà été délégué de classe ? Qui a déjà menti sur sa propre nationalité ? Qui possède ici un travail qui lui permet de vivre ? La machine s’emballe, mitraillant l’assemblée de questions. « Enfant, je faisais croire à tout le monde que j’étais Espagnol. Etre né dans la banlieue sud de Paris, ce n’était pas assez poétique ! » confie un jeune homme présent. Chacun répond à sa guise, l’ambiance est bon enfant. Si bien qu’on oublierait presque le gâteau qui commence à brûler dans le four ! Pourtant, la machine, devenue hyperactive, prend soudain un ton autoritaire. L’un des participants se retrouve à quatre pattes sous la table, l’autre agite ses bras frénétiquement, giflant presque son voisin. Quelque chose se dérègle, se tend, une alarme stridente brouille les conversations. Le dispositif sonore, toujours tellement soigné chez Rimini Protokoll, diffuse un tempo oppressant.

Ce collectif nous inviterait-il à la révolte ? Pourtant, nous acceptons tout, dociles, exemplaires. Même pour vider nos poches comme des délinquants, nous nous exécutons. Les questions se font toujours plus intrusives, on est sommé de raconter sa dernière manif. Pour se partager le gâteau, le groupe s’affronte en équipes, répondant à un quizz sur des tablettes. La guerre est déclarée, on se dispute des points, on y perd des plumes. « Le jeu bascule peu à peu dans l’agressivité. La confiance accordée aux autres se dissipe quant il s’agit de sauver sa peau, de gagner des points, comme dans la logique néolibérale», souligne Stefan Kaegi. Heureusement, au final, chaque équipe remporte une part égale du gâteau. Il arrive cependant que les débats tournent au vinaigre ou se poursuivent tard dans la nuit. « Nous n’assistons que très rarement à la performance, elle appartient aux spectateurs » rappelle Stefan Kaegi. « Si j’avais eu un invité Front national, je l’aurais surement mis à la porte ! » confie Mireille, très remontée. On imagine combien le public doit être différent chaque soir, unique. A Aubervilliers, la répétition générale s’est d’ailleurs déroulée en version bilingue arabe, une réussite selon le théâtre. D’Europe : visite à domicile on sort troublé mais séduit de cette belle partie de théâtre citoyen.

*Les prénoms ont été changés.

Pièce d’actualité n°4                                                                                                       Europe: visite à domicile , par le collectif Rimini Protokoll . Du 4 au 13 décembre 2015 au théâtre de la commune , Aubervilliers .Réservations au 01. 48. 33. 16.16

Le site web du projet : http://homevisiteurope.org/fr/index.php?id=2

Article publié le 9 Décembre 2015 dans la rubrique Culture ( Scènes) du Monde.fr