La grande cuisine descend de son piédestal

Désireux d’en finir avec l’image guindée du restaurant étoilé, de jeunes chefs tentent de renouveler leur clientèle avec des plats originaux à prix serré.

Lire la suite sur le monde.fr ( Article publié le 25.08.13 dans le journal Le Monde et le 26.08.13 dans la rubrique Style/Gastronomie du Monde.fr) :

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Sur la ligne des horlogers, la musique embarquée

Un voyage sonore transfrontalier, c’est ce que proposent deux associations culturelles, l’une française et l’autre suisse, à bord du petit train de la ligne des horlogers, celle qui franchit les 86 km qui séparent Besançon de la Chaux-de-Fonds. Les voyageurs peuvent écouter sur leur smartphone une création musicale qui accompagne le paysage, après avoir téléchargé une application ou en utilisant des casques et boitiers prêtés tout près des gares de Besançon, Morteau et la Chaux-de-Fonds. Au fil du trajet, long de deux heures, ils découvrent les compositions sonores d’artistes issues des scènes expérimentales ou électroniques. Débutée en juin 2012, cette aventure musicale innovante, appréciée des voyageurs, doit se prolonger jusqu’en septembre 2014. Rencontre avec Audrey Rosales, l’une des conceptrices du projet Traversées et l’artiste eRikm, créateur d’une bande-son diffusée cette saison 2013.

La ligne des horlogers. © Marc Cellier

Olivia Barron: Comment est née l’idée de ces Traversées sonores à bord du train qui dessert la ligne des horlogers ?

Audrey Rosales: Notre association, Intermèdes Géographiques, installée à Besançon et spécialisée dans l’intervention artistique in situ, collabore depuis 2012 avec le centre de culture suisse ABC, ouvert aux formes artistiques plurielles. Ensemble, nous avons eu envie de proposer un autre échange que celui, économique, qui se déroule sur la frontière franco-suisse. La ligne des horlogers est singulière puisqu’elle traverse l’une des dernières frontières du territoire européen. Sans pour autant s’y arrêter car les douaniers sont à bord du train. La ligne est surtout fréquentée par des frontaliers qui travaillent en Suisse dans l’industrie de l’horlogerie et par des Suisses qui vont en France faire leurs achats, parce que les prix y sont attractifs. En collaboration avec des artistes, nous voulions proposer une lecture plus poétique de la notion de frontière.

O.B.: Pourquoi avez-vous choisi d’intervenir dans un espace a priori hostile, bruyant et toujours en déplacement comme le train ?

A.R.: Utiliser le train, c’était l’occasion de croiser un public plus large, celui des ouvriers notamment. Ils vont et reviennent de l’usine, matin et soir, écoutant pour certains les compositions sonores. Une petite fenêtre s’ouvre dans leur journée de travail. Mais la ligne accueille aussi un public hétéroclite, de militaires, de touristes et d’élèves. Cette mixité et le fait que le train soit une plateforme d’échange entre les deux pays, tout cela nous intéressait.

O.B.: Comment les artistes associés, plutôt habitués à travailler le son en studio, réalisent-ils sur le terrain ces ponctuations sonores ?

A.R.: Les artistes voyagent à bord du train pour saisir paysage et sensations. Certains capturent des sons, questionnent les voyageurs, les conducteurs. D’autres visitent les musées de l’horlogerie, découvrent les villages et surtout errent dans les gares. Ils sont ravis de bousculer leurs habitudes, de sortir de leur studio. Le Temps, notion qui tisse l’histoire de cette région horlogère est le fil conducteur de ces créations sonores. A chaque saison, un nouveau voyage sonore est proposé aux voyageurs, commandé à deux artistes différents. L’un signe l’aller, l’autre le retour. Ainsi, l’été 2012 a été ponctué par les créations sonores de l’ondiste Julie Normal et du pianiste Nils Frahm qui ont travaillé sur les ondes Martenot, l’ancêtre du synthétiseur. A l’automne, la guitare des groupes The EX et Jean 20 Huguenin accompagnait le voyage. L’hiver et le printemps ont fait la part belle à des créations plus électros et électroacoustiques avec les artistes eRikm et Abril Padilla.

O.B.: Le titre de votre création sonore, Doubse Hystérie, diffusée actuellement sur la ligne, intrigue. Pouvez-vous expliquer ? 

eRikm: La forme du massif jurassien, celle d’un arc, m’a particulièrement inspiré. Elle me rappelait cette sculpture de Louise Bourgeois, L’Arc de l’hystérie, qui évoque l’hystérie masculine, un phénomène totalement tabou, le fait que certains hommes souffrent de ne pas pouvoir enfanter. Aussi j’ai eu envie de travailler sur les limites du corps, ses frontières. Ma traversée, principalement électronique, est rythmée par des battements de cœur, réalisés grâce à un instrument thaïlandais, le Khên, ancêtre de l’orgue à bouche. Ce qui m’intriguait, c’était d’explorer la manière dont le son qui investit l’espace mental, privé par définition, se déplace au sein d’un espace public, le train, lui-même toujours en mouvement. C’est aussi fascinant que des poupées russes ! Dans un train, l’écoute du public se dissipe facilement. Pour faciliter la concentration, il m’a fallu étirer ma musique, trouver des harmonies, exactement comme pour le son d’un film ou d’une pièce de théâtre.

Liens :

Traversées, jusqu’en Septembre 2014 sur la ligne des horlogers.
Application pour Androïd à télécharger gratuitement. Pour les personnes non équipées, casques et boitiers sont prêtés près des gares de Besançon, Morteau et la Chaux-de-Fonds  : https://www.intermedgeo.com/traversees.html

Extraits de Doubse Hystérie, la traversée sonore d’eRikm diffusée sur la ligne des horlogers jusqu’au 30 juin 2013: https://soundcloud.com/intermedes-geographiques/erikm-saison-4-printemps.

Article publié dans la rubrique Musiques du Monde.fr le 24 Mai 2013

 

Cécile Zeitoun tire un fil entre Paris et Berlin

 Jeune styliste franco-allemande, Cécile Zeitoun a créé en 2010 à Paris, Zeit (le temps), sa marque de vêtements pour femmes, jeune, branchée, mais à un prix accessible. Fille d’un maître tailleur tunisien et d’une artiste peintre allemande, cette trentenaire a grandi entre Paris et Berlin avant de se former à la couture aux ateliers Bütsch’s, à Montreuil. Lassée de la morosité parisienne, elle s’est installée à Berlin en septembre dernier. Son atelier berlinois compte aujourd’hui six employés, en majorité allemands, et produit toujours pourtant du « made in France ».

Cécile Zeitoun vêtue d’une de ses créations : la jupe Chauchat.
© Bruno Juminer

Olivia Barron: Pourquoi avez-vous eu envie de quitter la France, vous, une jeune auto-entrepreneuse audacieuse ?

Cécile Zeitoun: A Berlin, mon projet a été accueilli de façon beaucoup plus positive. Pourtant, le contexte est aussi difficile. Ce qui change, c’est l’état d’esprit face à l’entreprenariat. Lorsque j’ai créé à Paris ma marque Zeit, en 2010, mon entourage s’est alarmé. Les discours décourageants sur la crise et le milieu de la mode, tellement prisé et élitiste, tournaient en boucle. Amis, famille, banquiers, tous craignaient la débâcle. En partant, J’ai fui ce pessimisme ambiant qui paralyse la jeune création française. Si j’ai choisi Berlin, c’est aussi pour son incroyable émulation culturelle. Je réalise beaucoup de costumes pour le théâtre, très dynamique. En France, la création artistique manque d’audace. Elle s’inspire du passé, de ce qui a marché. L’Allemagne, au contraire, capitalise sur la jeunesse, la nouveauté, le futur.

O.B.: Votre départ n’a-t-il pas contrarié l’image « made in France » que vous souhaitiez donner à votre marque ?

C.Z.: Si je vis à Berlin, je produis toujours en France. Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir changé de pays. C’est plutôt comme si j’avais changé de quartier! Je me sens profondément européenne. J’ai choisi d’implanter Zeit à Paris car je suis farouchement attachée au « made in France ». Il y a un vrai savoir-faire français qu’on ne retrouve pas ailleurs. Et l’économie française repose sur le luxe, indissociable de l’univers de la mode. Il n’est donc pas question pour moi de trop m’éloigner de Paris ! A Berlin, je cherche plutôt l’inspiration, un souffle neuf. Je réalise dans mon atelier berlinois tous mes croquis, tous mes patrons. L’architecture massive de la ville m’inspire, elle donne du caractère à mes créations. Trois fois par mois, je rentre à Paris choisir les tissus, suivre la fabrication, voir mon agent comptable. L’idée première de la marque, c’est la transparence absolue. Sur les étiquettes, on peut lire la provenance des tissus, le nom de la personne qui a monté le vêtement. Je ne délocalise rien, tout est fait en France. Je souhaite vraiment prendre le temps d’informer le client sur ce qu’il achète. C’est pourquoi ma marque s’appelle Zeit (le temps), en contrepoint à une époque où tout s’accélère.

O.B.: Votre déménagement était-il lié à des raisons économiques?

C.Z.: Absolument pas. Economiquement, mon projet n’est pas plus rentable en Allemagne qu’en France ! Et les difficultés sont identiques ! J’ai lancé ma marque en 2010 et je commence à peine à en vivre. A Paris, j’ai créé mon entreprise tout en multipliant les emplois alimentaires. A partir de la rentrée prochaine, Zeit sera enfin distribuée dans des boutiques en France et à Berlin! Jusqu’à présent, on ne pouvait l’acheter que lors de ventes privées ou en ligne. Evidemment, il y a des avantages à vivre à Berlin. Les loyers sont moins chers, il y a plus d’espace. Mais avec tous mes voyages à Paris, je paye l’équivalent d’un loyer parisien ! Mon désir était vraiment de travailler entre Paris et Berlin, de m’inspirer de ces deux grandes capitales. La mode est avant tout un métier de sensation. En tant que franco-allemande d’origine juive tunisienne, j’ai envie d’inscrire ma marque comme un trait d’union entre ces deux pays aux histoires si compliquées. Pour moi, la France et l’Allemagne feront l’Europe de demain !

O.B.: Qu’avez-vous réalisé à Berlin qui semble impossible à Paris ?

C.Z.: En Allemagne, j’ai eu des opportunités qui paraissent inimaginables en France. Ainsi, la semaine dernière, j’ai photographié ma nouvelle collection au Bogota, un magnifique hôtel berlinois où Helmut Newton a réalisé ses premières photos. Mes créations ont plu au patron qui a accepté de me prêter gratuitement son hôtel pendant deux jours ! Pourtant, il le loue extrêmement cher pour des campagnes publicitaires. Il a juste eu envie de soutenir mon projet. En échange, je vais donner des cours de couture à sa fille ! En Allemagne, il y a un vrai esprit collectif, d’entraide et de solidarité. Inexistant en France. C’est aussi pour cette raison que j’ai formé ici une véritable équipe. Nous sommes désormais sept collaborateurs (webdesigner, monteur, assistante de production) à travailler sur la diffusion de la marque Zeit. Chacun est payé de manière équitable, dans une vraie synergie. Je n’avais pas réussi un tel pari en France ! Ce qui est remarquable à Berlin, c’est également l’aide à la création. Des lieux tombés en désuétude sont réinvestis en immenses ateliers d’artistes, loués à prix très bas pour soutenir la jeune création. Cela fait revivre des quartiers entiers, notamment Moabit dans l’ouest de Berlin. Je suis sure que l’on pourrait imaginer une initiative similaire en Seine-St-Denis.

O.B.: Pensez-vous revenir vivre un jour en France ?

C.Z.: Je suis partie pour mieux revenir ! Paris me manque, j’adore Paris. Je vais sûrement rentrer dans quelques années. Et repartir ensuite à Berlin !

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Article publié dans la rubrique Monde Académie du Monde.fr lors du premier bouclage en ligne organisé le 30 Avril 2013 sur le thème « Partir/Rester ».

Artistes sans gravité

Une résidence en apesanteur pour artistes à bord d’un Airbus A300 : telle est l’initiative « unique au monde » imaginée par l’Observatoire de l’espace du CNES de Paris. Une session vient de se clore à l’aéroport de Bordeaux-Mérignac.

Jean Lambert-Wild lors de sa performance Space out Space, 28 Mars 2013.
© Tristan Jeanne-Valès

Le metteur en scène Jean Lambert-Wild et l’écrivain Eric Pessan ont vécu une expérience de montagnes russes d’un genre nouveau. Du 26 au 28 mars, à bord d’un Airbus A300 Zéro-G (zéro gravité) au départ de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, ils ont accompagné des scientifiques lors de vols en apesanteur. Après s’être élevé à 8 500 mètres au-dessus de l’Atlantique, l’avion pique soudainement à   6 000 m, ce qui annule la gravité un court instant.

Véritable laboratoire flottant, l’Airbus accueille chaque année, depuis 2006, deux artistes sélectionnés par le CNES de Paris. Les créateurs cohabitent avec les chercheurs (et leurs propres expérimentations) et réalisent d’étonnantes performances dans les airs. « L’idée n’est pas d’envoyer des artistes faire des galipettes dans l’espace mais d’impulser une véritable création artistique spatiale », explique Gérard Azoulay, responsable de l’Observatoire de l’espace du CNES, à l’initiative de cette résidence. Si l’espace a influencé de nombreux genres, du cubisme à la musique électronique, son capital imaginaire est loin d’être épuisé. Pour Jean Lambert-Wild et Eric Pessan, ce fut une « expérience inouïe ». Elle inspirera deux créations qui seront présentées dans un an au festival du CNES, Sidération, consacré aux imaginaires spatiaux.

Avant le vol, les passagers reçoivent une injection de scopolamine, remède au mal des transports. S’ils planent, ce n’est pas seulement sous l’effet de ce médicament, dérivé du datura, consommé lors des transes chamaniques. Car, quand l’avion atteint le pic de sa parabole, savants, artistes, mouches-cobayes et fluides fluorescents flottent pendant vingt-deux savoureuses secondes d’apesanteur. « Je baignais dans un présent absolu. Totalement grisé, je suis monté au plafond, j’ai marché la tête à l’envers », raconte Eric Pessan. L’auteur a gribouillé ses impressions hallucinées sur un calepin. Mais feuille et stylo se sont envolés dans les airs. A l’insouciante légèreté de l’être succède une chute brutale où chacun s’écrase, avec la sensation de peser le double de son poids. « On est comme une pauvre limaille de fer magnétisée par un aimant », dit Eric Pessan. La même « pirouette » est répétée à trente reprises.

L’avion, aménagé pour l’expérimentation scientifique, a des airs de vaisseau spatial. Bardé de sangles rouges, de filets, d’ordinateurs vissés au sol, l’appareil rappelle 2001, L’Odyssée de l’Espace, le film de Kubrick. Une lumière blafarde inonde l’intérieur de la carlingue, tapissée d’un tatami moelleux pour amortir les chutes. Au sol, les scientifiques ont fixé de curieuses machines, un vélo, des baskets usées pour rester enraciné malgré l’apesanteur. Une aire de flottement, le seul espace vide, est réservée aux artistes. « Lors du vol, une mouche-cobaye s’est échappée de son bocal! », raconte une jeune chercheuse. « J’étais entouré d’un savant au crâne chauve recouvert d’électrodes, un autre flottait au milieu de ses souris », se souvient, amusé, le metteur en scène Pierre Meunier, résident en 2010.

Un laboratoire artistique

Favoriser l’irruption de l’art au sein d’un univers complexe, souvent réduit aux grandes découvertes spatiales : telle est l’idée novatrice de cette résidence. « Il faut décloisonner l’espace de son carcan scientifique, inaccessible au grand public. Le cosmos traverse de nombreux imaginaires poétiques et artistiques, notamment à travers l’œuvre du peintre français Yves Klein (1928-1962). Il collectait absolument toutes les coupures de presse sur l’envol du Spoutnik», explique Gérard Azoulay, à l’origine du projet. Cet astrophysicien amoureux des arts propose aux artistes résidents un accompagnement singulier. « Ils peuvent consulter les archives spatiales, visiter les laboratoires, rencontrer les équipes scientifiques ».

L’auteur Eric Pessan s’est amusé, la veille du vol, à écrire le récit de son voyage à venir : « Je multiplie les résidences artistiques bizarres. L’été dernier, j’ai passé quelques semaines sur Le cargo des auteurs. Nous avons voyagé de Dunkerque à Pointe-à-Pitre. Lorsque je poste des photos de mes voyages sur Facebook, mes amis croient que c’est fictif, ce qui ne manque pas de m’amuser ! Du coup, j’ai écrit le récit de mon vol avant de partir! ». Il rédige maintenant une autre version, a posteriori. « On nous dit qu’un voyage en apesanteur est indescriptible. Je vais tenter de relever le défi ». Dans les airs, il avoue n’avoir pensé à rien. Un « vide euphorique ».

Le carnet d’Eric Pessan flotte dans les airs. © Capture d’écran, Eric Pessan

Fasciné par la science-fiction américaine, Eric Pessan écrit, lui, dans une veine plus réaliste. Il utilise cependant des thèmes propres au fantastique comme la fracture entre des mondes étrangers, le chaos ou la catastrophe. Il vient de terminer un roman sur un adolescent persuadé d’avoir vu des soucoupes volantes. « Pour cet ouvrage, j’ai visité à Toulouse la seule agence mondiale spécialisée dans l’observation des ovnis, le GEIPAN ». Dans son prochain roman, sur les sans-papiers, une adolescente audacieuse embarquera dans un vol en apesanteur.

D’autres artistes poussent l’expérience à l’extrême. Rendu sourd et aveugle par un masque en forme de cube noir, le metteur en scène Jean Lambert-Wild, par ailleurs directeur du théâtre de la Comédie de Caen, s’est risqué à une performance de haut vol. « Il semble que je sois le premier au monde à tester l’apesanteur sans l’aide de ces deux sens, l’ouïe et la vue. Sans aucun référent donc ». En vol, il a réalisé une chorégraphie conçue avant le départ, « une exploration du corps en l’absence de gravité ». Son projet, Space out Space, est le prémisse d’une future mise en scène. « L’apesanteur n’a rien à voir avec la libération qu’on imagine, c’est un véritable arrachement. Un combat contre un géant où il faut finalement rendre les armes ». Dans son journal de bord, il écrit avoir été surpris par « ce changement qui transforme en un instant les lignes internes et externes du corps ». Avec l’impression de cesser enfin le combat permanent contre la gravité. Une douceur nouvelle, à ses yeux : « Là-haut, le silence et la sérénité s’imposent ». L’apesanteur apprivoisée, il a joué de cabrioles, de saltos, de parades, forçant l’admiration de tout l’équipage. Sous le regard de six caméras dont les images 3D serviront de toile de fond à sa future mise en scène.

Liens :
Le journal de bord de Jean Lambert-Wild : http://www.franceinter.fr/blog-space-out-space
-Le film d’Eric Pessan dans l’avion : http://www.dailymotion.com/video/xyk18t_carnet-de-note_creation?start=2#.UVUxUzf75R0

Article publié dans la rubrique Culture (Arts) du Monde.fr le 12 Avril 2013.

 

Jeunes artistes d’ici et d’ailleurs # 1

Can Bora est un jeune performeur turc, acteur et danseur féru de cinéma et de contre-culture. Il a été formé par Ziya Azazi, chorégraphe célèbre qui a réinventé la danse hypnotique des derviches tourneurs. Cet enseignement marque encore son travail actuel. Il vient juste de rentrer en Turquie après plusieurs années passées en Europe. Rencontre avec un artiste très impliqué dans la vie culturelle d’Istanbul.

DANTEL
de et avec Can Bora au centre culturel Akbank Sanat, Istanbul, 2013.
©Yasinhan Özer

Olivia Barron : Vous êtes né à Istanbul. Comment cette ville et vos voyages ont-ils influencé votre parcours artistique ?

Can Bora :Je pratique le théâtre et la danse depuis l’âge de dix ans. Après le lycée, Je me suis formé à la danse derviche, de tradition soufie, auprès du chorégraphe Ziya Azazi. Cette transe est un hommage au cosmos, un rite sacré. Le derviche tourne sur lui-même pour unir le ciel et la terre. En Turquie, cette danse masculine est pratiquée dans les centres religieux musulmans. Paradoxalement, elle est aussi à l’affiche de shows touristiques extrêmement kitschs. Ziya Azazi lui a donné un nouveau visage, plus contemporain. Il explore la dimension d’extase, de joie possible lors de cette performance extrême. Au cours de sa rotation, Il s’impose une vitesse très élevée afin d’atteindre une sorte de plaisir, d’enivrement. Il mêle cette danse spirituelle à de la musique expérimentale et joue de décalages surprenants. Dans Ember (2011), sa jupe de derviche prenait feu créant une tension extrême entre torture et jouissance. Riche de cette rencontre, j’ai eu envie de découvrir d’autres cultures. J’ai étudié le théâtre à la Sorbonne puis à Barcelone où j’ai compris l’influence des arts visuels sur le théâtre contemporain. Je suis maintenant rentré à Istanbul avec l’envie de créer des spectacles mêlant danse, théâtre et vidéo.

Olivia Barron : L’utilisation de la vidéo est omniprésente dans le théâtre contemporain européen. Qu’en est-il dans votre travail ?

Can Bora : Je m’amuse, je détourne la technique du « blue screen », cet écran utilisé par les films de science-fiction pour les effets spéciaux. Je filme mon image en direct avant de la superposer à une autre image, projetée sur un grand écran qui me sert de décors. Lors de mes performances, J’utilise cette technique pour explorer l’intime et la mémoire. Comme dans mon dernier spectacle, baptisée La Broderie (DANTEL) en référence au patchwork des souvenirs, présenté au centre culturel Akbank Sanat d’Istanbul :The Dantel Project

Actuellement, je recherche des financements privés étrangers pour mes projets. Le problème de la jeune création turque, c’est l’absence de subventions. La majorité des compagnies se produisent dans des garages, des cafés ou des appartements. Sans aucun moyen. Malgré la vivacité et le talent, le résultat frôle bien souvent l’amateurisme. Toutefois, ces difficultés impulsent aussi un certain dynamisme et une créativité rare. L’autre obstacle, c’est la surveillance et la censure du gouvernement islamo-conservateur sur les spectacles. Au risque d’amener les arts vivants vers une uniformisation terrifiante.

Olivia Barron : Comment le gouvernement turc exerce-t-il une censure sur les arts vivants ?

La série télévisée Soliman le magnifique. Capture d’écran

Can Bora : L’an dernier, le gouvernement Erdogan a voulu privatiser les théâtres publics tout en imposant un jury de politiques chargé de veiller à la  moralité des spectacles programmés. La polémique a surgi à propos de La secrète obscénité de tous les jours, une pièce du chilien Marco Antonio de la Parra, critiquant l’absence de liberté sous la dictature Pinochet. Déstabilisé par le propos contestataire, le gouvernement s’est octroyé un droit de regard sur le spectacle vivant. Beaucoup de manifestations ont été organisées, en vain, contre ces mesures autoritaires. Aujourd’hui, la censure s’installe de manière plus insidieuse. Il règne un climat de peur et de tension permanent. On ne sait jamais si une pièce va être jouée ou non. Il y a trois semaines, un spectacle programmé au Théâtre de l’Hôtel de Ville, La cuisine des riches, a été censurée. La pièce, écrite par le dramaturge turc Vasif Ongoren, s’inspire de la veine brechtienne. Dans la cuisine d’un riche homme d’affaires, des domestiques s’insurgent contre leur condition de vie déplorable. Le drame se réfère aux mouvements ouvriers de juin 1970 et aux manifestations qui ont abouti au coup d’état militaire du 12 mars 1971 en Turquie. Le ton critique de la pièce n’a absolument pas plu. D’autant que les inégalités sont toujours plus nombreuses. Cependant, l’incident a été peu relayé par la presse.

Soliman le magnifique à la chasse. ©Archives Larbor

A Istanbul, les gens sont souvent mieux informés par les réseaux sociaux ou via les blogs. Dorénavant, le gouvernement surveille scrupuleusement tous les secteurs artistiques. Depuis un an, le premier ministre s’en prend même à la très populaire série télévisée, Soliman le Magnifique, qu’il juge amorale et historiquement biaisée. La semaine dernière, Il a avancé que sur les miniatures persanes, Soliman apparait en conquérant, en selle sur son cheval. Et non comme «  l’individu débauché, épris d’alcool et de femmes que dépeint la série» !

Can Bora sera prochainement programmé à Istanbul :

-DANTEL de et avec Can Bora au Théâtre Sahne Besiktas, 10 Mars 2013, Istanbul. dantelproject.wordpress.com
-SESSIZLIK de Moira Buffini avec Can Bora, Théâtre National d’Istanbul, Février 2013. http://www.istdt.gov.tr

Des comédiens réinventent l’art de la consultation

Utiliser des acteurs pour apprendre aux praticiens à parler aux patients. Une pratique encore trop rare en France.

Un élève-infirmier au chevet de la patiente, jouée par la comédienne Géraldine Dupla. Haute Ecole de La Santé à Lausanne.Guy Stotzer

Selon la Sofres, un tiers des français hospitalisés en 2012 sont insatisfaits de la qualité du dialogue avec le personnel médical. Comment, dès lors, apprendre aux soignants à trouver les mots justes ? Rarissime en France, la technique du patient simulé, où des acteurs jouent le rôle de malades, lève pourtant cet embarras. Créée en 1963 aux Etats-Unis par le neurologue Howard Barrows, elle est aujourd’hui très développée aux Etats-Unis, en Angleterre comme en Suisse Romande.

Jean-Paul, robot-cobaye à l’école de La Source. Olivia Barron

Première école laïque pour infirmiers au monde, La Source, à Lausanne, utilise depuis 2004 cette technique dans le cadre de son Laboratoire de pratique simulée. Un espace de 700m2, fascinant théâtre au décor blafard d’hôpital envahi de brancards, de sondes et de masques à oxygène. «C’est un lieu pour faire les premiers gestes, les premières erreurs, mais sur des acteurs ou des robots» résume son directeur, Jacques Chapuis. Dans une réserve aux allures de morgue, une famille de robots repose, les yeux grands ouverts.

Dans cet hôpital virtuel, chaque élève s’adonne, quatre jours par an, au jeu du patient simulé. « Mme Magnin, 24 ans, brûlée à la jambe au troisième degré, vient pour refaire son pansement » annonce le professeur. Un premier volontaire se jette à l’eau. Voix éteinte, regard vide, la comédienne qui incarne Mme Magnin, se plaint d’insomnies, de ne pouvoir reprendre une vie normale. Recroquevillée dans son fauteuil, elle ressemble à une pauvre petite fille. Si l’étudiant s’abrite derrière une posture, elle force le trait, pour le pousser dans ses derniers retranchements. « Hospitalisés, les patients tombent souvent dans un mutisme profond. J’ai dû travailler cette souffrance en sourdine. Donner à voir le repli, la gestuelle, tout l’échange non-verbal » témoigne la comédienne, Géraldine Dupla.

La technique du patient simulé « prépare l’étudiant à faire face à des situations humaines pleine d’inattendus » souligne Otilia Froger, professeure à l’école de La Source. Vincent, élève en troisième année, avoue s’être libéré ainsi de l’angoisse que lui inspirait les stages pratiques. Car la simulation offre un cadre où la maladresse comme l’échec restent sans conséquence pour le patient. « Un jour, je jouais une femme de cinquante-ans en phase terminale d’un cancer. L’élève infirmier est entré et m’a lancé un peu condescendant : Quel est le problème aujourd’hui madame ? Je lui ai répondu, le problème, c’est que je meurs dans une semaine ! Cette réplique a tout de suite recentré la situation » se souvient Géraldine Dupla. Parallèlement, l’école sollicite des « patients-partenaires », de vraies personnes âgées, pour sensibiliser les élèves à la gériatrie.

Des robots ou des hommes

Les soixante-cinq centres de simulation existant en France privilégient l’achat de mannequins informatisés, sans guère se soucier du relationnel,
du « facteur humain ». Extrêmement coûteux puisque son prix oscille entre 65.OOO et 80.OOO euros, un mannequin 3G haute fidélité sait simuler la plupart des fonctions vitales. Son cœur bat, il respire et il lui arrive même de pleurer ! Mais il est incapable d’en parler, d’avoir peur et surtout d’en mourir. Indispensable à l’apprentissage des gestes techniques mais impuissant à témoigner de la souffrance, ce type de robot fait la fierté des centres de simulation français. Qui, fascinés par la technologie, en oublient souvent l’essentiel.

Toutefois, certains innovent, dans les champs de la cancérologie et de la pédiatrie surtout. A la Faculté de Médecine de Nantes, Angélique Bonnaud-Antignac et Stéphane Supiot ont créé en 2004, avec les comédiens de la Ligue d’Improvisation nantaise, un module de patient simulé consacré à l’annonce du cancer. « En 2003, une enquête Sofres révélait qu’un tiers des patients atteint de cancers étaient choqués par la façon dont leur était annoncée la maladie. Il nous a semblé urgent d’agir » explique le docteur Bonnaud-Antignac. « Lors de la simulation, les étudiants hésitent, ils ont du mal à dire le mot « cancer ». A force d’apprendre du vocabulaire médical, ils s’enferment dans un jargon trop savant, effrayant pour le patient. Pourtant, le choix des mots est décisif » observe le professeur Supiot.
Onéreuse, cette séance de patient simulé n’a lieu qu’une seule fois par an pour chacun des deux cent quarante étudiants en oncologie. Filmée, elle permet ensuite à l’élève d’en discuter avec une psychologue et un médecin senior.

Si les étudiants français n’ont, en général, pas de véritable formation en psychologie, certains CHU compensent cette insuffisance dans la formation continue. C’est le cas à Angers, au centre de simulation, où internes et médecins seniors s’entrainent avec des comédiens à l’annonce du cancer. « Si la France a pris du retard, c’est qu’elle n’a ni réglementation, ni personnel d’encadrement formé à la pratique du patient simulé » explique Jean-Claude Granry, créateur de ce centre. Lauréat en 2012 du Grand prix de l’Association Nationale pour la Formation permanente du personnel Hospitalier pour son utilisation du théâtre dans la formation médicale, le CHU d’Angers entend bien imposer cette technique en France. La Haute Autorité pour la Santé vient d’ailleurs de solliciter Jean-Claude Granry pour promouvoir cette pratique au niveau national.

Article publié dans la rubrique Et Vous (Santé) du Monde.fr le 16 Janvier 2013.

Raoul sur la route

Le signal du promeneur, Céline Chariot

Prenez cinq jeunes acteurs belges très brillants. Faites-les se promener dans la forêt des Ardennes sous la neige. Agrémentez de nombreuses lectures de H.D Thoreau, Fritz Angst, Guy Debord et Jean-Jacques Rousseau. Pimentez le tout d’un travail de plateau exubérant. Laissez reposer quelque temps… Et vous aurez Le signal du promeneur, un spectacle surprenant sur des hommes en rupture avec la société. Des hommes qui fuient en s’isolant, en mentant, en s’exilant. Oscillant entre le sordide et le grotesque, la lucidité et la folie, Le Raoul Collectif n’en finit pas d’exploser les idées reçues.

Olivia Barron : Le signal du promeneur, forme hybride, musicale, détonne par sa poésie décalée. Comment s’est déroulée la création ?

Le signal du promeur lors d’une représentation dans les Vosges, Céline Chariot.

Le Raoul Collectif:

Nous nous sommes intéressés aux histoires réelles d’hommes en rupture radicale, parfois violente, avec la société. Leur rejet du conformisme, des bienséances, nous a totalement dérouté. Parmi eux, Jean-Claude Romand qui a mené une double vie, se faisant passer pour un médecin, avant d’abattre toute sa famille. Et Christopher Mc Candless qui s’est enfui seul dans la nature influencé par ses lectures de Thoreau (son histoire est reprise par le film Into the wild). L’engouement qu’a suscité le film Into the Wild chez les jeunes est éloquent. Il révèle le désir inconscient d’une génération, celui de rompre avec un système anxiogène et uniformisant. L’auteur du roman Mars, Fritz Angst, souligne d’ailleurs qu’ « une société dont les enfants meurent d’incarner parfaitement le modèle de cette société n’en a plus pour longtemps ». C’est ce « cri viscéral du vivant », cette révolte commune qui nous a frappé dans la vie de nos cinq protagonistes.Dans notre spectacle, leurs histoires ne se répondent pas directement mais s’entremêlent, en miroir. Et comme nos cinq protagonistes avaient une passion commune, la marche, métaphore de leurs exils intérieurs, nous aussi nous avons marché pour construire la trame du spectacle ! Nous sommes partis ensemble dans la forêt des Ardennes puis dans les Cévennes. Ces randonnées nous ont permis d’explorer l’errance, de creuser la solitude, même au sein d’un groupe. Explorer cette rêverie du promeneur solitaire dont parle si bien Jean-Jacques Rousseau. Mais aussi cette errance secrète du meurtrier Jean-Claude Romand qui se promenait dans la forêt du Jura quand tout le monde le croyait au travail.

Olivia Barron : Une radicalité destructrice traverse Le signal du promeneur. Le théâtre est-il pour vous lié à une forme de transgression, de prise de risque ?

Le signal du promeur lors d’une représentation dans les Vosges, Céline Chariot.

Le Raoul Collectif :Pour nous, le théâtre est plutôt un cri de révolte. Le fait de travailler en collectif est déjà une forme de résistance face à l’individualisme. Nous refusons le dictat d’un metteur en scène, d’être dirigés par un  petit chef. Si le travail en collectif est plus long, plus laborieux, c’est aussi un rêve, un élan vers la démocratie. De plus, les problématiques du collectif ont nourri notre spectacle de l’intérieur par les tensions entre l’individuel et le groupe. Notre prise de risque s’inscrit aussi dans la recherche constante d’une forme vivante, en évolution. Notre collectif s’appelle « Raoul » en hommage au situationniste belge Raoul Vaneigem, qui prône « la résistance aux formes figées par la jubilation ». Le plaisir du jeu, la joie, l’énergie sont au cœur de notre pratique artistique. Nous résistons aussi par une certaine forme de lenteur, en refusant de produire frénétique des spectacles. Dès que Le signal du promeneur a commencé à avoir du succès, on nous a dit « il faut faire un autre spectacle, vous devez surfer sur la vague ». Plutôt que faire des spectacles qui se périment à vitesse grand V, nous avons envie de prendre tout notre temps. D’autant que le secteur de la culture est menacé en Belgique francophone, les aides au théâtre notamment.

Le signal du promeneur, Raoul Collectif. De et avec Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret, Jean-Baptiste Szezot. Au théâtre de la Bastille jusqu’au 13 Décembre.

Le péril vieux

Toboggan, la nouvelle pièce de Gildas Milin met en scène un « gang » de vieux entrés en criminalité après l’effondrement des retraites. Ces vieux briscards font tout pour aller en prison et, ainsi, manger à leur faim et recevoir des soins. Le spectacle, qui oscille entre comique et sordide, interroge un système social à bout de souffle. Il s’inspire d’un phénomène réel, le « crime gris », apparu au Japon où la criminalité des personnes âgées pauvres augmente de façon inquiétante.

Le gang des vieux, Toboggan. Franck Beloncle

Olivia Barron: Pourquoi vous êtes-vous inspiré d’un phénomène aussi troublant que « le crime gris » pour écrire votre pièce ?

Gildas Milin: J’ai assisté à une intervention de Raoul Jennar, spécialiste de politique internationale. Il s’alarmait de la tendance actuelle à réduire l’humain à un objet superflu circulant entre des zones d’échanges commerciaux. J’ai alors eu envie de travailler sur les symptômes de cette économie délirante, sur cet humain devenu superflu. Ma sœur, autrefois assistante sociale, m’a alors parlé du « crime gris » si fréquent au Japon. Des personnes âgées, dont les retraites s’amenuisent, plongent dans la criminalité et voient désormais la prison comme un véritable refuge.

O.B: Pourquoi le crime gris touche-t-il particulièrement le Japon ?

G.M: Le Japon a la courbe de vieillissement de population la plus accélérée au monde. Mais ce qu’on n’avait pas forcement prévu, c’est que la criminalité, elle aussi, vieillirait. Le nombre de crimes, d’agressions, de vols, commis par les plus de soixante cinq-ans a été multiplié par sept en vingt-ans. Aujourd’hui, près de 20% de la population carcérale japonaise à plus de soixante-cinq ans. Nombre de séniors entrent en criminalité pour avoir accès à des soins, être logés et nourris. Quand on leur pose la question du pourquoi de leurs actes, ils répondent tous; « je voulais qu’on s’occupe de moi ». La plupart sont totalement traumatisés par leurs délits mais ils disent ne pas avoir eu le choix. J’ai lu l’histoire d’un senior japonais souffrant qui n’avait pas assez d’argent pour soigner. Refusant d’être un fardeau pour ses enfants, Il a demandé à sa femme de le tuer pour qu’elle puisse aller vivre en prison. Ce phénomène ne cesse de se propager dans les pays développés car en temps de crise, les politiques sociales sont abandonnées. En Allemagne, il y a de plus en plus de gangs de vieux qui attaquent des banques. Les prisons doivent désormais se doter d’équipements spécialisés comme des fauteuils roulants, des poignées dans les salles de bains, mais aussi du personnel infirmier. Les investisseurs privés se sont tout de suite intéressés au phénomène. Bouygues s’est empressé d’investir dans la construction d’immenses programmes d’édifices carcéraux dont certains spécialement équipés pour l’accueil des seniors délinquants.

O.B: Que signifie le titre de votre pièce, Toboggan?

G.M: Au Japon, si un employé perd son emploi ou prend un congé maladie, il ne pourra jamais être réemployé au-delà de son ancien poste ou grade. « La société toboggan », c’est le terme qui désigne cette irréversible glissade sociale, cette impossible réinsertion. Licenciés ou mis au placard, de nombreux séniors basculent alors dans la précarité, la clochardisation, puis optent pour la criminalité en dernier recours.

TOBOGGAN, de et par Gildas Milin

Strasbourg, Théâtre National de Strasbourg, du 13 au 30 Novembre 2012
Lille, Théâtre du Nord, du 7 au 13 décembre 2012
Foix, Scène Nationale de Foix et de l’Ariège, du 29 Mars au 6 Avril 2013
Amiens, Maison de la Culture, le 8 et 9 Avril 2013
Lorient, Centre Dramatique National-CDDB, les 11 et 12 Avril 2012
Paris, Théâtre Gérard Philippe, Novembre 2013

Cherche appartement atypique

Vitrine de l’espace d’art BF15, Lyon

Les badauds s’agglutinent à la vitre. L’ un cherche un trois-pièces lumineux, l’autre un pavillon à la Croix-Rousse. Face à eux, des photographies de maisons bombardées brisent l’élan de fièvre acheteuse. En imitant le cadre d’une agence immobilière, l’artiste palestinien Taysir Batniji opère un fascinant détournement. GHO809 est une série de photographies de maisons détruites par l’attaque israélienne Plomb durci, fin 2008-début 2009 à Gaza. Ces images sont annotées par les anciens propriétaires des lieux ( surface, nombre de pièces, nombre d’habitants possible).

Troubles de Taysir Batniji , du 8 septembre au 10 novembre 2012 à la BF15, Espace d’art contemporain. 17 quai de la Pêcherie, 69001 Lyon.

Stop Thinking About Names

© Stefan Vanfleteren . Avec Frank Vercruyssen, Sara de Roo, Jolente De Keersmaeker et Damiaan De Schrijver.

Ils ne voulaient rien moins que faire une révolution théâtrale. Tg STAN, c’est une compagnie flamande créée en 1989 par quatre comédiens atypiques. Ce nom énigmatique, S(top) T(hinking) A(bout) N(ames), est à l’image de leur refus de tout dogmatisme. Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Waas Gramser et Frank Vercruyssen sortent du conservatoire d’Anvers et n’ont pas froid aux yeux. Ils refusent le diktat d’un metteur en scène démiurge et souhaitent créer collectivement. Faire table rase de l’illusion au théâtre, opter pour un jeu dépouillé, mettre à nu la confrontation au personnage, tel est leur but. Si la compagnie s’est aujourd’hui enrichie de nouvelles expériences, elle reste toujours aussi novatrice.

© Dylan Piaser. Avec Frank Vercuyssen et Damiaan De Schrijver (spectacle Les Estivants)

De passage au Théâtre National de Strasbourg, nous avons pu découvrir leur époustouflante version des Estivants, librement adaptée de l’œuvre de Gorki. Frank Vercruyssen, un des membres de la compagnie, intervenait parallèlement à l’école du Théâtre National de Strasbourg lors d’un workshop auquel je participai. Un matin, il a franchi le seuil de la porte en nous disant : « Vous les français, vous ne pouvez pas vendre votre vin ! Vous avez le meilleur vin du monde mais vous ne pouvez pas faire des publicités car c’est dangereux pour la santé publique, les femmes enceintes ! C’est le comble… ». Je l’ai pris au pied de la lettre et suis allée l’interroger sur cette notion de risque, de danger, au cœur de sa pratique théâtrale.

Olivia Barron : Vous parlez de l’hygiénisme comme de la prison dorée des sociétés occidentales. Le théâtre permet-il d’exploser ce cadre aseptisé, de prendre des risques, de se mettre en danger ? 

Frank Vercruyssen :Chaque spectacle est pour nous une prise de risque. Nous travaillons pendant des mois à l’adaptation, à la dramaturgie sans monter sur le plateau. Puis, le jour de la première, c’est le saut dans le vide. Chacun à ses outils, ses paramètres, mais il faut livrer le texte au public, atteindre les gens. L’essentiel, c’est d’entrer dans une relation honnête avec son texte, sa partition. En tant que comédien, est-ce que je suis d’accord avec la pensée de l’auteur ? De quelle manière je me positionne par rapport à mon texte ? Est-ce que je vais m’identifier, le « distancier » ou montrer mon désaccord ? Il faut avoir cette audace d’entrer en conversation avec le texte, de se positionner, de faire des choix d’interprétation. C’est une forme d’engagement radical, d’émancipation vis-à-vis de la pensée de l’auteur. Je ne joue jamais un personnage. Je représente ce personnage en montrant la « conversation » que j’entretiens avec le texte de l’écrivain. Je deviens alors comme un journaliste engagé qui dit ce qu’il pense, qui défend ses opinions ! Le risque s’enracine dans l’intime car sur scène ta pensée politique et personnelle est mise à nu. Dans un documentaire, Pina Bausch raconte qu’elle commençait ses créations à blanc, sans matériau ni intention. C’est un point de départ des plus risqué !

O.B. : Quelle a été votre plus grande prise de risque ?

F.V. :Quand tu prêches pour ta propre église, il n’y a pas grand risque. Là où ça se corse, c’est lorsque tu joues pour un public aux opinions divergentes. Lorsque nous avons joué Monkey Trial (2004) à Damas et en Pologne, sur le darwinisme, nous nous sommes attirés les foudres des créationnistes présents dans la salle. Nous avions adapté le texte du procès Scopes, le fameux « procès du singe », qui a eu lieu en 1925 aux Etats-Unis. L’état américain du Tennessee avait traduit en justice un jeune professeur de sciences naturelles parce qu’il enseignait la théorie de l’évolution. Présenter aux enfants le darwinisme enfreignait la loi selon laquelle il fallait que l’enseignement respecte l’histoire sacrée. Lorsque nous avons présenté ce spectacle, il y a eu un vrai débat, une confrontation avec la salle. The Tangible (2010), spectacle que j’ai créé en Palestine avec des danseuses fut pour moi la plus grande prise de risque tant le sujet est sensible. La pièce s’inspirait de plusieurs textes palestiniens dont une correspondance entre une femme en prison et un homme qui ne lui répondait jamais. Comment traduire le désespoir et la rage sur un plateau ? Tel était le cœur du projet. Il y avait, d’une part, la question de la Palestine, de l’autre, le vécu des artistes présents. J’ai donc proposé à trois danseuses de partir quelques temps à Ramallah où nous avons travaillé avec des photographes et des musiciens.

The Tangible © Brynjar Vik

O.B. : Vous parlez là d’un théâtre au contenu explicitement politique mais c’est le répertoire XIXème (Ibsen, Schnitzler, Gorki), les dramaturgies de l’intime, qui dominent dans les créations de TG STAN. La perspective du personnage, livrant par son regard les incohérences du monde, vous semble-t-elle plus politique ?

F.V. :Le petit et le grand se mélangent sans cesse. L’amertume, l’ironie, la haine, tout est relié à la société à laquelle tu appartiens. Dans Les Estivants, les relations amoureuses et les débats politiques se mélangent constamment. Lorsque j’ai joué le personnage de Torvald, l’époux de Nora dans Une maison de poupée d’Ibsen, c’était extrêmement compliqué pour moi. Je rejetais la pensée conservatrice et conventionnelle qui anime ce personnage. Je voulais couper tout mon texte, mais c’était impossible ! Et il nous arrive aussi de monter des textes au contenu plus directement politique comme Un ennemi du peuple d’Ibsen.

O.B. : L’actualité vue par les auteurs contemporains vous inspire-t-elle moins ? Pourquoi montez-vous peu de textes actuels ?

F.V. :Il y a peu de textes contemporains dans le répertoire belge et hollandais. En utilisant des textes anciens, on crée des décalages, des échos qui racontent notre présent. Il y a un frottement d’une époque à une autre. Mais Sara De Roo (une des actrices de la compagnie TG STAN) tente aussi de développer de nouvelles formes d’écritures.

O.B. : Votre désir de « formes nouvelles » transparait également dans votre manière de travailler en compagnie, sans metteur en scène. Ce choix est-il lié à un désir de démocratie ?

F.V. :Absolument, après l’école d’Anvers, nous avons eu envie de tout faire ensemble, d’être responsables de nos projets de A à Z. Notre désir d’émancipation face à la figure d’un metteur en scène n’était pas mû par une énergie négative. Nous avions juste envie de travailler radicalement autrement. De faire des choix nous-même, de rester en discussion, et cette ambition démocratique, collective, ne s’est pas essoufflée depuis vingt ans ! Comme quoi, c’est possible !

Les Estivants de Maxime Gorki, par tg STAN au Théâtre de la Bastille du 30 Octobre au 17 Novembre. Dans le cadre du Festival d’Automne.